Dans la rubrique ‘L’actualité en image’, l’attention est portée cette fois-ci sur la mère de toutes les questions : les pays lourdement endettés, comme les États-Unis, entrent-ils dans une spirale inflationniste en raison du financement monétaire et de la stimulation fiscale, ou au contraire dans un environnement déflationniste suite à la baisse de la demande et au chômage massif ?
À première vue, la Faucheuse semble venir nous taper sur l’épaule avec un message de déflation plutôt qu’avec un avertissement d’inflation rampante. Les prix des matières premières ont fortement baissé, les marchés du travail sont sous forte pression et le choc de l’offre a maintenant fait place à un choc de la demande.
Dans quatre des cinq plus grandes économies européennes, le taux d’épargne a nettement dépassé la moyenne à long terme en mars. Les citoyens français ont mis de côté près de 20 milliards d’euros d’épargne au cours de ce mois, contre 3,8 milliards d’euros en temps normal. On constatait une tendance similaire en Italie, en Espagne et en Grande-Bretagne.
La Commission européenne prévoit que les ménages de la zone euro mettront de côté en moyenne 19 % de leur salaire mensuel cette année, contre 12,8 % l’année dernière, une perspective inquiétante pour les distributeurs. Avec l’assouplissement de la politique de confinement, ils ont désespérément besoin de dépenses des consommateurs afin de ne pas se retrouver en mauvaise posture et/ou en faillite cette année.
Lutte contre la déflation
Olivier Blanchard, l’ancien économiste en chef du FMI, écrivait le mois dernier qu’il s’attendait à une faible inflation, mais qu’il n’en était pas certain. Pour justifier ses doutes, il mentionnait le fait que les paramètres classiques sur lesquels se fondent les anticipations d’inflation ne fonctionnent plus correctement. En regardant le marché du travail, les prix des denrées alimentaires et des matières premières, il ne voit pas pourquoi il y aurait une inflation croissante. En mars, par exemple, les prix à la consommation aux États-Unis ont baissé de 1,2 % en glissement annuel. La politique monétaire et fiscale sera donc principalement axée sur la prévention de la déflation et la stimulation de la demande.
Mais Blanchard explique qu’il peut imaginer un scénario dans lequel l’inflation dépasserait l’objectif de 2 % fixé par la Fed. Celui-ci pourrait se produire si la dette en pourcentage du PIB augmente de 20 à 30 %. Ce n’est pas exclu, affirme-t-il. Il pourrait y avoir une deuxième, voire une troisième épidémie de coronavirus, ce qui entraînerait d’importantes retombées économiques et de nouvelles mesures de soutien fiscal et de financement monétaire.
Cela obligerait les banques centrales à maintenir des taux d’intérêt neutres, voire à les ramener en territoire négatif, afin d’éviter l’implosion de l’économie. Mais cette répression financière pourrait provoquer un effet boomerang : à savoir que les investisseurs (institutionnels) refusent de financer plus longtemps la dette publique – ce dont les premiers signes sont déjà visibles, certaines parties se tournant vers les ‘alternative fixed income’. BlackRock a déjà conseillé de sortir des bons du Trésor.
Ratio d’endettement
Si cela se produit, une banque centrale comme la Réserve fédérale pourrait être contrainte de relever les taux d’intérêt. Blanchard souligne qu’une augmentation du ratio de la dette au PIB d’un point de pourcentage entraîne une hausse des taux d’intérêt de 2 à 4 points de base. « Ainsi, une augmentation de 60 % de la dette en pourcentage du revenu national peut entraîner une augmentation du taux d’intérêt neutre de 120 à 240 points de base, ce qui rapproche ou dépasse le niveau de croissance de l’économie », avertit Blanchard.
Un troisième facteur, et peut-être le plus important, susceptible de provoquer une inflation est si la Fed doit augmenter les taux d’intérêt afin d’éviter une surchauffe. Dans ce cas, les gouvernements lourdement endettés auront des problèmes, surtout s’ils refusent de procéder à des ajustements fiscaux ou à des restrictions. Le gouvernement fédéral pourrait alors contraindre la Fed à maintenir des taux d’intérêt bas. Cependant, le résultat pourrait être contre-productif, avec une forte augmentation de l’inflation à la clé. Et peut-être même une hyperinflation, prévient Blanchard. Un scénario de stagflation, comme dans les années 1970, n’est pas non plus impensable.
Une chose est sûre, ajoute Gary Smith, managing director de Sovereign Focus : l’ère des taux d’inflation stables est révolue. Il constate une baisse de la demande, ce qui rend les risques de déflation plus importants que ceux d’inflation. Mais il n’est pas certain lui non plus. Le président Trump et d’autres appellent à une relocalisation de la production et donc, à la démondialisation, ce qui entraînerait une hausse des coûts de la main-d’œuvre et un renforcement de la position de négociation de ceux qui représentent le facteur travail.
Le S&P franchit la barre des 3000 points
Smith n’exclut pas non plus la possibilité, qui est aussi le consensus des grandes banques, qu’on assiste à une reprise économique en V aux États-Unis et que celle-ci s’accompagne d’une forte augmentation de la demande et de l’inflation.
Contrairement aux protagonistes de l’économie réelle, les investisseurs ne s’intéressent pas tant à la question de l’inflation versus déflation à court terme, mais à la reprise de l’économie à plus long terme. Ce que le principal critère de mesure du S&P indique clairement, c’est que l’impact de la pandémie est estimé être de courte durée. Pour la première fois depuis le 5 mars, le S&P se situe maintenant au-dessus des 3000 points.
Les analystes techniques ont déjà considérablement relevé la barre : le prochain objectif - cet été ! - est de pas moins de 4100 points, grâce au trampoline que la Réserve fédérale a expliqué le 23 mars.
