Alors que la banque privée européenne est en pleine recomposition, le Luxembourg s’impose de plus en plus comme incontournable sur le plan opérationnel. Des acteurs indépendants comme Norman K aux grandes maisons telles que Rothschild Martin Maurel, les établissements y renforcent leur présence pour accompagner une clientèle internationale confrontée à une complexité patrimoniale et réglementaire croissante.
La question n’est plus celle des atouts bien connus de la place, mais de la nécessité opérationnelle de disposer d’une entité locale, dans un environnement marqué par la complexité croissante des patrimoines transfrontaliers et par un cadre réglementaire toujours plus exigeant.
Cette évolution se traduit par un double mouvement. D’un côté, des groupes historiques de banque privée renforcent ou formalisent leur implantation luxembourgeoise afin d’en faire un hub paneuropéen. De l’autre, des acteurs indépendants, positionnés entre banque privée, family office et services financiers spécialisés, choisissent le Luxembourg comme base de structuration. Dans les deux cas, l’implantation devient un prérequis de crédibilité vis-à-vis des clients, des contreparties et des régulateurs.
« Lorsqu’on accompagne des familles actionnaires internationales, avec des actifs répartis sur plusieurs juridictions européennes, il devient très difficile de structurer efficacement sans passer par le Luxembourg. »
Nicolas L’Hermite, Norman K
C’est dans ce contexte que Norman K a ouvert un bureau au Luxembourg. Pour Nicolas L’Hermite, Managing director de la structure dans le grand-duché, cette décision répond à une logique de place plus qu’à une opportunité ponctuelle. « Lorsqu’on accompagne des familles actionnaires internationales, avec des actifs répartis sur plusieurs juridictions européennes, il devient très difficile de structurer efficacement sans passer par le Luxembourg », explique-t-il.
Au-delà de la structuration juridique, la présence locale permet de centraliser la gouvernance, la conformité et l’exécution, dans un environnement reconnu par les régulateurs et doté d’un écosystème suffisamment profond pour traiter des situations patrimoniales complexes. Cette dimension opérationnelle devient d’autant plus déterminante que les exigences en matière de transparence, de contrôle des risques et de reporting se sont renforcées ces dernières années, tant pour les banques que pour les acteurs indépendants.
Une présence devenue indispensable sur le plan opérationnel
Le Luxembourg s’est imposé comme un centre de gravité pour la gestion de fortune transfrontalière en zone euro. La place abrite aujourd’hui plus de quarante banques privées, qui gèrent plus de 600 milliards d’euros d’actifs, selon les données fournies par la place de marché. Si ce nombre reste relativement stable depuis plusieurs années, il masque une réalité plus contrastée, avec une rationalisation des structures, une réduction de certains périmètres et une concentration accrue des fonctions clés, notamment en matière de conformité et de gouvernance.
Cette évolution reflète un changement profond des attentes des clients fortunés et des entrepreneurs internationaux. Ceux-ci ne recherchent plus uniquement un dépositaire ou un prestataire d’investissement, mais une capacité à orchestrer des dispositifs complexes, mêlant actifs liquides, marchés privés, structures de détention et financement, dans un cadre juridiquement et réglementairement robuste.
La consolidation comme nouveau filtre du marché
Cette montée en complexité contribue directement à la consolidation du marché. Si le secteur bancaire reste relativement concentré par nature, le mouvement est particulièrement visible du côté des acteurs indépendants de la gestion de fortune et du family office. L’alourdissement des coûts réglementaires, la nécessité de maintenir des fonctions de contrôle internes solides et les attentes accrues des clients rendent de plus en plus difficile la viabilité des structures de petite taille.
« On va voir de moins en moins d’acteurs indépendants sans taille critique suffisante pour absorber ces contraintes », estime Nicolas L’Hermite. De nombreux professionnels de la place évoquent désormais des seuils de viabilité situés entre 500 millions et 1 milliard d’euros d’actifs sous supervision, en dessous desquels il devient difficile de maintenir une offre complète et conforme sur le long terme.
Dans ce contexte, les rapprochements, adossements ou spécialisations deviennent des leviers stratégiques. Le Luxembourg, positionné sur des segments patrimoniaux sophistiqués et fortement internationalisés, concentre particulièrement ce mouvement, en relevant progressivement le seuil d’entrée économique pour les acteurs souhaitant s’y développer.
Les grandes maisons confirment le rôle de hub paneuropéen
Parallèlement, les grandes maisons européennes confirment l’importance stratégique de la place. En mai 2025, Rothschild & Co a ouvert une succursale de gestion de fortune au Luxembourg, rattachée à Rothschild Martin Maurel, sa plateforme européenne de banque privée. Si le groupe était déjà enregistré auprès de la CSSF depuis de nombreuses années, cette implantation marque un changement d’échelle.
« Le Luxembourg bénéficie d’une grande expertise en matière financière, et sa dimension internationale en fait une place essentielle, au cœur de l’Europe, pour des entrepreneurs et des clients privés qui ont déjà, ou envisagent, d’organiser leurs activités et leur patrimoine de façon internationale. »
Marie-José Vackier, Rothschild Martin Maurel
Pour Marie-José Vackier, directrice générale de la banque privée du groupe au Luxembourg, l’objectif est clair : « le Luxembourg bénéficie d’une grande expertise en matière financière, et sa dimension internationale en fait une place essentielle, au cœur de l’Europe, pour des entrepreneurs et des clients privés qui ont déjà, ou envisagent, d’organiser leurs activités et leur patrimoine de façon internationale ».
Elle souligne également la volonté du groupe d’élargir les possibilités de booking offertes à ses clients, dans un pays reconnu pour sa stabilité économique et financière, son rating AAA et la qualité de son industrie financière.
Dans un environnement où les patrimoines sont de plus en plus internationaux, où les marchés privés prennent une place croissante et où les exigences réglementaires redéfinissent les seuils de viabilité économique, le Luxembourg s’affirme ainsi moins comme une simple localisation que comme une infrastructure de place. Cette évolution redistribue progressivement les cartes pour de nombreux petits acteurs et contribue à redessiner le paysage de la banque privée européenne.