Les banques centrales sont à l’origine d’une situation unique. Elles sont sur le point de perdre le contrôle, surtout si une politique de taux d’intérêt négatifs reste une option.
C’est ce qu’affirme Jeff Sherman, CIO de DoubleLine, dans une interview.
« Chaque période est unique, mais la situation monétaire actuelle l’est peut-être bien encore plus que les autres. Non seulement la mesure de l’intervention, mais aussi sa durée est sans précédent. Cela fait 10 ans déjà que nous sommes extrêmement dépendants de la politique des banques centrales », selon Sherman.
En 2009, la Fed a commencé à acheter des actifs douteux (troubled assets). Aux États-Unis, seuls les titres de dette garantis par l’État furent concernés, mais en Europe, le phénomène s’est élargi aux obligations d’entreprise. L’ampleur de cette ingérence a poussé certaines personnes à parler de manipulation du marché, mais Sherman ne va pas jusque-là. Il reconnaît cependant que l’on ne peut plus non plus vraiment parler d’un marché entièrement libre.
Selon lui, le défi actuel consiste à comprendre ce que font les banques centrales et ce qu’elles vont faire dans un avenir proche. En principe, on utilise à cet égard des connaissances et données historiques, mais ce n’est pas possible dans le cas présent car une telle situation ne s’était jamais produite auparavant. Tout est nouveau et inhabituel.
« La politique de taux d’intérêt de la BCE peut anéantir le secteur bancaire »
Sherman a néanmoins une idée bien arrêtée quant à la politique de taux d’intérêt de la BCE : « Si la BCE continue de baisser le taux d’intérêt, cela finira par anéantir le secteur bancaire européen. » Les études d’académiciens qui prouvent le contraire négligent selon lui un important phénomène : l’aspect psychologique du système.
« Certains scientifiques prétendent que l’effet des assouplissements quantitatifs, consistant à acheter des obligations et abaisser les taux d’intérêt, est l’équivalent économique de l’effet de la mise en œuvre d’un taux d’intérêt négatif. Peut-être est-ce vrai sur le papier mais, dans les faits, un taux d’intérêt négatif a des conséquences très néfastes sur la confiance dans le système, qui est pourtant essentielle. Nous avons pu le constater avec l’exemple des paniques bancaires pendant la crise », soutient Sherman.
Selon lui, nous sommes actuellement en train de tester les limites d’une politique de taux d’intérêt négatifs. Pour Sherman, en effet, il est certain qu’il existe un maximum à la mesure dans laquelle le taux d’intérêt peut être abaissé : « À court terme, le taux d’intérêt négatif peut ne concerner que de petits pourcentages que les épargnants ne sentiront peut-être pas vraiment, mais il arrivera un moment où ils en auront assez. Que se passera-t-il alors ? Nous garderons notre argent en liquide et perdrons toute confiance dans le système bancaire ? »
« Les banques centrales perdent le contrôle »
En outre, selon Sherman, un véritable fossé sépare les académiciens des investisseurs : « Pourquoi quelqu’un achèterait-il un titre avec un rendement négatif ? Quel argument pourrait convaincre les investisseurs d’acheter quelque chose qui entraînera une moins-value ? Personne ne sait comment cela se terminera, mais je pense qu’avec une telle politique, les banques centrales vont finir par perdre le contrôle du système. »
Bien qu’il ne soit pas question d’un taux d’intérêt négatif aux États-Unis, la question de savoir jusqu’à quel point celui-ci pourra encore être abaissé préoccupe les esprits. En principe, ou du moins historiquement, on entreprend une baisse du taux d’intérêt pour donner une impulsion à l’économie. Lors de précédentes récessions, la Fed a abaissé le taux d’intérêt de 5 pour cent en moyenne.
« Les choses se compliquent à présent, car la Fed applique un taux d’intérêt à long terme oscillant entre 2,25 et 2,5 pour cent. Mais alors, comment lutter contre cette récession ? De quels moyens dispose-t-on ? Il est urgent de répondre à ces questions, surtout à présent que l’on s’attend à un abaissement du taux d’intérêt », explique Sherman.
Beaucoup de choses peuvent changer en moins d’une année. Alors qu’en 2018, Jerome Powell annonçait encore que la croissance économique pouvait encore se poursuivre à l’infini et augmentait le taux d’intérêt au mépris de l’avis général, les marchés affichent désormais une récession.
Selon Sherman, les évolutions de la guerre commerciale ont également contribué à ce phénomène : « Bien que le Mexique semble avoir échappé à une guerre commerciale avec les États-Unis, ceci ne signifie pas que les menaces de Trump ne doivent pas être prises au sérieux. Ce n’est pas pour rien qu’il se qualifie lui-même de « Tariff Man ». Il ne fait aucun doute que, dans le futur, il imposera à la Chine des tarifs douaniers plus élevés et sur encore plus de produits. C’est ce qu’il fait depuis 15 mois, pourquoi s’arrêterait-il ? Les voitures européennes ont par ailleurs également déjà été évoquées. »
L’extrême pessimisme est injustifié
Pour Sherman, les titres à revenu fixe empruntent un chemin cahoteux, parfois difficile à prévoir, mais l’extrême pessimisme actuel lui paraît injustifié : « Sauf si vous pensez qu’une récession aura lieu d’ici 3 à 6 mois, n’investissez pour le moment pas dans les titres d’État à 10 ans ou plus, car ils tiennent déjà compte d’une récession. L’économie américaine poursuit toujours sa croissance ; le rythme est certes plus modéré, mais cela reste une croissance. Aucune récession n’est donc prévue pour cette année. »
DoubleLine a été créée en 2009 par le gourou des obligations Jeffrey Gundlach et a environ 130 milliards de dollars américains sous gestion. Le fleuron du gestionnaire d’actifs américain est le DoubleLine Total Return Bond Fund qui, en 2018, a mieux presté que 97 pour cent de ses pairs.
Sa stratégie consiste à investir dans une combinaison d’obligations d’État américaines et de créances hypothécaires, américaines également. En Europe, DoubleLine a un partenariat avec Nordea Asset Management, et le fonds est proposé aux investisseurs européens sous le nom de Nordea US Total Return Bond Fund.