Telenet, Smartphoto, Greenyard et bientôt peut-être What’s Cooking et Payton Planar : la Bourse de Bruxelles a été marquée par un véritable exode ces derniers mois et années, les entreprises familiales cherchant à redevenir totalement privées. D’où la question du mois pour notre panel Parlons marché : faut-il sauver la Bourse de Bruxelles ?
Thomas Guenter, fondateur du gestionnaire de fonds Finhouse :
« Il est regrettable de constater que la Bourse de Bruxelles perd de son importance. Pour de nombreux investisseurs professionnels, investir dans des actions belges est difficile en raison de leur taille et de leur liquidité limitées. Avec le futur fonds négocié en Bourse de Finhouse, par exemple, nous n’investirons pas en Belgique. Les entreprises se tournent également de plus en plus vers d’autres sources de financement que le marché boursier : le capital-investissement, le capital-risque et les investisseurs familiaux. »
« Pourtant, une Bourse forte est bien plus qu’un simple canal de financement. C’est un baromètre de l’esprit d’entreprise, de la propension au risque et de l’engagement citoyen dans l’économie. Si nous voulons renforcer la Bourse de Bruxelles, nous devons nous attaquer aux causes profondes. »
« Aujourd’hui en Belgique, nous avons une forte culture de l’épargne, et moins de l’investissement. Relativement peu de capitaux alimentent l’économie qui produit des biens et des services (nouveaux). Les initiatives visant à rendre l’investissement plus attractif fiscalement peuvent jouer un rôle important à cet égard. La Suède montre comment une telle approche peut fonctionner : l’investissement et l’esprit d’entreprise y sont systématiquement encouragés, tant par l’éducation que par la fiscalité. De plus, ces mesures ne sont pas nécessairement onéreuses, puisqu’elles génèrent également des recettes fiscales. »
« Par ailleurs, nous devons aussi traiter les entrepreneurs différemment. En tant que jeune entrepreneur et gestionnaire de fonds, j’ai déjà été confronté à la jalousie. Nous pouvons être très durs les uns envers les autres en Belgique. La peur de susciter l’envie et la critique contribue au faible développement de l’entrepreneuriat. Il faut presque être un peu fou pour être entrepreneur. Quelques grandes entreprises, souvent étrangères, dominent presque tous les aspects de notre vie. Récemment, j’ai été invité à prendre la parole lors de la remise des diplômes des ingénieurs commerciaux de l’université de Gand. J’ai été étonné de constater que la quasi-totalité des étudiants se destinaient à travailler, ou souhaitaient travailler, pour de grandes entreprises. Nous devons soutenir davantage les entrepreneurs et encourager l’entrepreneuriat. Le reste suivra naturellement, y compris la Bourse de Bruxelles. »
« Une Bourse forte est bien plus qu’un simple canal de financement. C’est un baromètre de l’esprit d’entreprise, de la propension au risque et de l’engagement citoyen dans l’économie. »
Pieter Slegers, fondateur de Compounding Quality et de Kwaliteitsbelegger :
« La Bourse de Bruxelles est au bord de la faillite, et cela ne semble préoccuper personne. Bien au contraire. Tandis que les entreprises quittent la Bourse les unes après les autres, notre classe politique fait exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire. Elle instaure une taxe sur les plus-values. Elle rend le système fiscal encore plus complexe. Elle fait fuir les investisseurs privés sous un déluge de réglementations, de prélèvements et de mesures dissuasives. Comme si la Bourse était un problème à résoudre, plutôt qu’une solution à développer. »
« C’est une erreur fondamentale. Car la Bourse n’est pas qu’un terrain de jeu pour les riches qui ont trop de temps libre. La Bourse est l’instrument le plus démocratique dont nous disposons pour créer de la richesse. Pour les familles qui épargnent pour la retraite. Pour les PME en quête de capitaux pour se développer. Pour une économie qui a besoin de capital-risque et de croissance. Sans une Bourse locale dynamique, cet écosystème s’étiole. L’écosystème qui soutient notre État-providence. Malheureusement, notre État-providence est aujourd’hui fragilisé. La récente dégradation de la note de crédit de la Belgique (de AA3 à A1) l’a prouvé une fois de plus. »
« La solution est bien connue. Nous l’avons déjà eue : il faudrait une nouvelle loi Cooreman-De Clercq. Cette loi, introduite dans les années 1980, a accompli une chose simple mais brillante : elle a rendu la détention d’actions fiscalement attractive pour le Belge moyen. Résultat ? Une explosion de la participation au marché boursier. Les gens ordinaires sont devenus des actionnaires. Les entreprises ont trouvé des capitaux plus facilement. L’économie tournait à plein régime. »
« En Belgique, le problème ne se situe pas du côté des recettes, mais du côté des dépenses. Un gouvernement dépensier met à rude épreuve l’ensemble du système économique. Ce n’est pas non plus un hasard si le nombre de millionnaires en Belgique est en baisse. Il est temps d’adopter une nouvelle loi Cooreman-De Clercq. Une loi ambitieuse et simple qui inciterait les familles à revenir investir en Bourse. »
« La Bourse est l’outil le plus démocratique dont nous disposons pour créer de la richesse. »
Philippe Gijsels, stratège en chef chez BNP Paribas Fortis :
« Il faut élargir la perspective : comment sauver l’Europe ? L’Europe a plusieurs chantiers à mener. Nous sommes encore loin d’atteindre l’indépendance stratégique sur le plan des matières premières et de l’énergie. Le conflit au Moyen-Orient démontre une fois de plus à quel point les matières premières sont stratégiques. Mais l’Europe souffre toujours d’un excès de réglementation et d’une obsession pour la redistribution. Cela fait fuir les capitaux et, avec eux, la croissance et la prospérité, et fragilise notre système de sécurité sociale. »
« Un projet connexe est celui d’un marché des capitaux unifié. Tant que nous n’aurons pas ce marché, il sera particulièrement difficile de rivaliser avec les États-Unis. C’est un cercle vicieux. Les capitaux affluent là où il y a de la liquidité. Et la liquidité n’existe que grâce aux flux de capitaux. Les entreprises veulent être cotées dans les endroits les plus liquides, là où il y a des marchés de capitaux profonds. »
« C’est une véritable tragédie. En Europe, nous possédons tous les atouts : des personnes brillantes, des universités de premier plan, des idées, des introductions en Bourse et des capitaux. Mais nous avons particulièrement du mal à passer à l’échelle supérieure. En 30 ans, nous n’avons pas réussi, en Europe, à créer une seule entreprise avec une capitalisation boursière de 100 milliards de dollars. Aux États-Unis, on les fabrique à la chaîne. »
« En résumé : oui, il faut sauver la Bourse belge et les Bourses européennes. Ce qu’il faut pour y parvenir est également évident : créer un environnement qui encourage l’esprit d’entreprise et attire les capitaux et les idées. Malheureusement, nous constatons précisément le contraire. »