Nos vieux manuels d’économie qui prennent la poussière au grenier énoncent qu’une concentration du marché plus importante engendre une diminution de la concurrence et, par conséquent, une hausse des prix. Ce mantra économique ne tient pourtant plus la route, affirme Erik Weisman, expert en économie chez MFS.
« La concentration du marché avec des acteurs clés comme Amazon, Facebook et Google, qui perturbent l’ensemble des secteurs, s’intensifie. Ces géants opèrent une concurrence assez rude sur le prix et privilégient l’expansion plutôt que le bottom-line. Ils se livrent à un jeu à l’issue duquel le gagnant empoche la totalité de la cagnotte, qui contient une fameuse somme. »
Cotations
La tendance est claire, déclare-t-il. « Le nombre d’entreprises cotées en bourse aux États-Unis ne s’élève pour l’instant plus qu’à environ la moitié des 7300 qui l’étaient en 1996. La croissance de l’économie américaine avait dû procurer des milliers de nouvelles cotations mais, suite aux reprises notamment, leur nombre a fondu. Sans compter que les entreprises estiment que les frais de cotation en bourse n’en valent généralement pas la peine en regard des avantages. Celles qui restent sont de grandes entités qui s’imposent de manière disproportionnée à Wall Street et génèrent le plus de dividendes. »
Quel est l’intérêt de la concentration d’entreprises ? Erik Weisman : « La réponse est simple et concise : l’innovation. Les petites entreprises apportent traditionnellement du dynamisme, elles constituent une source majeure de nouvelles technologies et lancent de nouveaux produits dont le consommateur ignorait avoir besoin. Mais seuls les grands noms disposent des moyens pour affronter une réglementation toujours plus complexe et onéreuse. Et si le monde continue d’emprunter la voie du nationalisme économique, la barre sera placée encore plus haut. Les entreprises plus petites auront moins d’opportunités, ce qui sapera au final la vitalité et l’innovation. »
À titre d’exemple pertinent de concentration accrue, il cite la grande distribution : « Amazon a su développer sa présence digitale dans ce secteur sur une échelle sans précédent, en grande partie en vendant meilleur marché que ses concurrents. Avec la récente reprise de la chaîne de supermarchés Whole Foods, Amazon a empiété sur les plates-bandes de Walmart qui, à son tour, a élargi sa présence sur le web en opérant le rachat de Jet.com et d’autres acteurs de l’e-commerce. »
Rockefeller, J.P. Morgan, Vanderbilt et Carnegie
Le passé ne constitue pas une garantie pour l’avenir, souligne-t-il également. « La dernière fois que nous avons assisté à un niveau semblable de concentration du marché, c’était au début du siècle passé, lorsque Rockefeller, J.P. Morgan, Vanderbilt et Carnegie dominaient leurs secteurs respectifs. Le manque de concurrence leur a permis d’augmenter leurs prix et d’optimiser leurs bénéfices. Aujourd’hui, c’est différent. Amazon a rattrapé le leader en termes de prix Walmart. Il se pourrait qu’Amazon se penche sur la façon d’améliorer le bottom-line, mais le géant ne semble pas pressé. La guerre des prix se poursuit et c’est important parce que cela maintient les prévisions d’inflation à un niveau bas et contribue au paradigme selon lequel les faibles taux d’intérêt vont persister. »
D’autre part, la concentration peut contribuer à contrôler la volatilité du marché. « La majorité des grandes entreprises sont stables et analysées de manière plus rigoureuse. Elles ont également moins de propriétaires à qui rendre des comptes parce que, en particulier avec le développement des stratégies d’investissement passives, elles sont souvent détenues par un nombre limité de gestionnaires d’actifs. Les conditions de marché favorables maintiennent les ratios cours/bénéfice à un niveau élevé., pour une période plus longue que ce que le passé nous aurait incités à prédire. »
Nos classiques remis en cause
Erik Weisman conclut en déclarant que la concentration du marché actuelle remet en causes les conceptions classiques selon lesquelles au cours d’un cycle conjoncturel, les small caps sont toujours plus rentables que les large caps et les actions de valeur performent mieux que les actions de croissance.
« Dans le contexte actuel de winner-takes-it-all, les grandes entreprises solides s’en tirent plutôt bien et les plus petites ont du fil à retordre. Reste à savoir si cette situation perdurera à court terme. La réforme fiscale américaine devrait avoir un impact positif pour les small caps actives essentiellement sur le marché domestique. Mais cet impact ne se produira qu’une fois. En tant qu’investisseurs, nous devons peut-être nous pencher sur la proportion en portefeuille des small caps et actions de valeur, face aux large caps et actions de croissance, dans un monde qui ne laisse de place qu’aux grands gagnants. »