Jan Longeval
Jan Longeval

La théorie des jeux est une branche des mathématiques et de l’économie qui étudie comment des joueurs rationnels prennent des décisions lorsque l’issue dépend en partie des choix des autres. L’idée centrale est que les joueurs adaptent leur comportement aux anticipations concernant les actions des autres. Les interactions humaines prennent ainsi l’allure d’un jeu stratégique, souvent comparé à une partie d’échecs.

Nombreux sont ceux qui ont découvert la théorie des jeux grâce au film Un homme d’exception, qui raconte l’histoire de John Nash, interprété par Russell Crowe. Sa contribution la plus célèbre est l’équilibre de Nash : une situation dans laquelle aucun joueur ne peut améliorer sa position en modifiant unilatéralement sa stratégie. Il en résulte un équilibre stable, mais pas nécessairement optimal, une impasse plutôt qu’une victoire.

Bien que la théorie des jeux puisse paraître abstraite, elle a de nombreuses applications pratiques. Les entreprises l’utilisent pour leurs stratégies de tarification, les biologistes pour expliquer les comportements et les investisseurs pour analyser la dynamique des marchés. En politique internationale, la théorie des jeux permet de mieux comprendre l’escalade, la coopération et la dissuasion. Ce n’est pas celui qui a le plus de ressources qui gagne, mais celui qui comprend le mieux le jeu.

Appliquée au conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, cette analyse révèle un jeu stratégique classique d’interdépendance mutuelle. Chaque acteur maximise son propre avantage, en tenant compte des réactions attendues des autres. Les États-Unis et Israël opèrent largement comme un seul bloc et emploient une stratégie de pression et de dissuasion maximales. Leur objectif officiel est ambitieux : neutraliser les capacités militaires et nucléaires de l’Iran. De manière informelle, ils s’efforcent de perpétuer leur domination régionale, et mondiale pour les États-Unis.

En termes de théorie des jeux, ils visent un résultat maximal, mais cela, comme pour tout investissement, accroît également le risque — en l’occurrence, le risque d’escalade et de coûts élevés. Leur stratégie repose sur la crédibilité. L’adversaire doit être convaincu de leur détermination à persévérer, quel qu’en soit le prix. Or, cette crédibilité est inégalement répartie. Israël, confronté à des menaces existentielles, apparaît plus déterminé que les États-Unis, où les pressions politiques internes et l’approche des élections de mi-mandat limitent la marge de manœuvre. Donald Trump ne peut se permettre de perdre beaucoup de vies humaines.

L’Iran opte donc pour une stratégie asymétrique. Au lieu de viser une victoire totale incertaine, l’Iran s’efforce d’accroître systématiquement les coûts pour son adversaire. Il y parvient notamment en perturbant les chaînes d’approvisionnement énergétique et logistique, ce qui entraîne une inflation mondiale et une hausse des taux d’intérêt. En gagnant du temps, l’Iran accroît la pression. De plus, le commerce maritime demeure très vulnérable. Sans cessez-le-feu, les assureurs comme Lloyd’s de Londres resteront réticents à couvrir le transport, même si les États-Unis parviennent à déminer le détroit d’Ormuz.

À cet égard, l’Iran semble agir de manière tout à fait cohérente avec les principes de la théorie des jeux. Il ne cherche pas à gagner, mais à modifier les règles du jeu afin d’affaiblir un adversaire plus puissant. La géopolitique moderne repose donc tout autant sur l’interaction selon la théorie des jeux que sur la force militaire brute, une dimension que le président américain semble sous-estimer.

Parallèlement, la théorie des jeux enseigne que l’imprévisibilité peut être un atout stratégique. Si aucune partie ne sait avec certitude jusqu’où l’autre est prête à aller, la dissuasion s’en trouve renforcée. La dynamique actuelle semble donc s’orienter vers un équilibre fragile, sans vainqueur clair, sans issue facile permettant d’éviter de perdre la face. On se rapproche ainsi d’un équilibre de Nash où toutes les parties acceptent des résultats sous-optimaux, car une déviation unilatérale aggraverait la situation, à l’instar du dilemme du prisonnier.

Pour les investisseurs, il s’agit d’une leçon importante. Les marchés réagissent non seulement aux faits, mais aussi et surtout aux attentes et aux comportements stratégiques. Comprendre la dynamique de la théorie des jeux permet de mieux évaluer les scénarios. Ceux qui comprennent qu’une impasse est plus probable qu’une escalade totale évitent les réactions de panique face à des titres d’actualités alarmistes. Parallèlement, des opportunités émergent dans des secteurs qui profitent de tensions prolongées, comme l’énergie et la défense.

Professeur adjoint de Finance à la Vlerick Business School, Jan Longeval a fondé Kounselor Consulting. Il partage son expertise de l’investissement dans des chroniques pour Investment Officer.

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