
La conférence de presse donnée par le président de la Réserve fédérale, Jay Powell, ainsi que ses réponses aux questions des journalistes financiers dressent un tableau principalement marqué par l’incertitude économique.
Des expressions telles que « highly uncertain »(4x), « we don’t know »(4x), « very challenging »(x3) ou encore « too early » (3x) ont ponctué la conférence de presse de mars. La Fed évolue donc dans un véritable « brouillard douanier ». Reprenons ses réponses une à une.
1. Comment dissociez-vous les effets des droits de douane de ceux d’autres facteurs sur l’inflation ?
Jay Powell a admis qu’il s’agissait là d’un exercice très difficile : remonter dans le temps pour dissocier les deux types d’effets n’a rien d’évident (« challenging »). L’inflation des biens, qui a fortement progressé au cours des deux premiers mois de cette année, en est une illustration claire. Il a également évoqué l’inflation dans le secteur des services, qui n’est pas influencée par les droits de douane, et qui évolue dans la bonne direction. Quant à l’inflation sous-jacente, qui est également affectée par les droits de douane, elle demeure stable, a-t-il déclaré. Il a néanmoins admis qu’une part importante de l’inflation sur les biens résulte effectivement des droits de douane.
2. L’inflation induite par les droits de douane est-elle transitoire ou non ?
Jay Powell évoque ce qu’il appelle l’effet « looking through » : il est encore trop tôt pour le savoir. Il est parfois essentiel de pouvoir évaluer si un effet est ponctuel (transitoire) ou non, en particulier dans le cas des droits de douane, car cela conditionne la nécessité ou non d’une intervention de la Fed. Tout dépend de la rapidité avec laquelle l’effet de ces droits se fait sentir, mais surtout de ses conséquences sur l’ancrage des anticipations d’inflation à long terme.
Par exemple, quel est l’impact d’achats anticipés réalisés aujourd’hui ? Certains biens voient leur prix augmenter, tandis que d’autres, dans des segments similaires, restent stables. Le problème réside dans le caractère indirect de l’impact sur les prix, via les produits intermédiaires dans la chaîne d’approvisionnement ; or, ces effets sont très difficiles à détecter.
3. Le maintien de l’approche monétaire et inflationniste ne traduit-il pas la conviction de la Fed que l’impact des droits de douane est ponctuel et transitoire ?
Jay Powell commence par confirmer cette interprétation en évoquant un scénario de base dans lequel l’impact des droits de douane serait temporaire, mais ajoute aussitôt qu’il est impossible d’en avoir la certitude. Le peu d’évolution de la politique actuelle s’explique également par la combinaison d’une croissance plus faible et d’une inflation légèrement plus élevée, deux dynamiques qui se compensent, ce qui conduit à une certaine inertie dans les décisions (« let’s stay where I am »). Il insiste à nouveau sur le niveau très élevé d’incertitude, tout en affirmant que, sur la base des données économiques concrètes disponibles, la politique monétaire actuelle est appropriée, ajoutant que la Fed doit attendre davantage de clarté dans les mois à venir et que le coût de cette stratégie est aujourd’hui très faible.
4. Qu’en est-il de l’ancrage des anticipations d’inflation dans le contexte de forte incertitude exprimée par les particuliers, les entreprises, les données de marché et les prévisionnistes ?
Jay Powell répond que la Fed surveille ces indicateurs de très près, en s’appuyant sur l’ensemble des sources disponibles. Le tableau est globalement le suivant : à court terme (sur un horizon de 1 à 1,5 an), les gouverneurs tablent en effet sur une légère augmentation des anticipations d’inflation (liée aux droits de douane, selon les enquêtes), mais sur un horizon de cinq ans et au-delà, ces anticipations apparaissent globalement stables, voire en légère baisse. Les données du marché viennent, selon lui, conforter cette analyse.
5. Qu’en est-il de la détérioration de la confiance des consommateurs ? Qu’est-ce qui se cache derrière le ralentissement de ces indicateurs de sentiment (soft data), et celui-ci pourrait-il annoncer une détérioration des données économiques réelles (hard data) ?
Selon Jay Powell, les hard data restent solides, malgré un léger ralentissement de la consommation et de la croissance, et reposent sur des fondamentaux toujours robustes. Il cite, à l’appui, la création d’emplois et le taux de chômage (4,1 %, soit une hausse d’à peine 0,1 point de pourcentage), qui restent bons. La baisse de l’inflation pourrait être légèrement plus lente cette année, mais dans l’ensemble, le tableau est solide. Les soft data reflètent certes un haut niveau d’incertitude et une crainte de risques baissiers, mais l’expérience passée montre que la relation entre soft data et hard data est relativement faible.
6. Le faible taux d’embauche, malgré le faible taux de chômage actuel, n’inquiète-t-il pas la Fed ?
« Nous observons un taux d’emploi élevé, des salaires compatibles avec un taux d’inflation durablement bas de l’ordre de 2 %, une croissance normale de la productivité et un taux de chômage proche du niveau d’équilibre », indique la Fed. « Le taux d’embauche est faible, mais le taux de licenciement l’est aussi. Si nous devions assister à une augmentation rapide du nombre de licenciements, cela se traduirait par une augmentation rapide du chômage. Pour l’instant, nous évoluons dans un marché caractérisé par un faible volume d’embauches, mais qui reste globalement solide. »
Conclusion
Pour les investisseurs, le message est clair. Nous traversons une période nébuleuse, où l’évolution de la croissance économique reste incertaine. La prudence est mère de toutes les vertus. C’est d’ailleurs aussi le sentiment qui domine chez les gestionnaires de fonds vis-à-vis du marché américain : selon Bank of America, l’allocation à cette région est passée d’une position surpondérée de 17 % en février à une sous-pondération de 23 % en mars, soit un recul de 40 %. Un investisseur averti en vaut deux.
Jan Vergote est analyste et conseiller financier indépendant.