L’Europe veut remettre son industrie sur le devant de la scène. Pour y parvenir, elle ne mise pas sur des slogans, mais sur des investissements se chiffrant en milliards, des procédures d’octroi de permis accélérées et des conditions d’éligibilité plus strictes pour les participants. Pour les investisseurs, cela dessine une nouvelle carte des gagnants potentiels – de l’automatisation industrielle aux infrastructures, en passant par la décarbonation.
D’un échange avec le directeur financier d’une entreprise industrielle européenne lors d’une séance de course à pied de deux heures, je retiens surtout les nombreuses opportunités liées à l’investissement dans les entreprises industrielles du continent. Beaucoup d’entre elles restent aujourd’hui méconnues.
1. Résumé du projet Industrial Accelerator Act (IAA)
L’IAA est une initiative européenne ambitieuse visant à canaliser les investissements vers l’industrie de manière plus rapide et plus efficace. L’objectif est d’accélérer l’avancement des projets (notamment l’octroi de permis) et de favoriser la durabilité (comme la transition verte) tout en liant ces aides à des conditions stratégiques.
Cette loi vise à rendre l’industrie européenne plus compétitive et plus écologique. Bien que la législation soit encore en cours d’élaboration, nous pouvons déjà identifier les entreprises et les secteurs susceptibles d’en bénéficier. Les mesures de l’UE ne soutiennent pas uniquement les producteurs directs de technologies propres (clean tech), mais profitent également aux entreprises fournissant les services et les infrastructures qui stimulent la transition verte. Faisons d’abord un détour par le concept de « dark factory ».
2. La dark factory, ou comment la compétitivité s’améliore
Ce terme fait référence au concept d’industrie 4.0, également connu sous le nom de quatrième révolution industrielle. Il s’agit de la numérisation et de l’automatisation à grande échelle de l’industrie, où les machines, les systèmes et les produits sont connectés via Internet et les échanges de données. Des usines fonctionnant en grande partie ou entièrement sans humains dans l’atelier, de manière totalement autonome avec des robots, l’IA, des capteurs et l’IdO. On les appelle dark factories parce qu’en théorie, ces usines fonctionnent sans éclairage. Ses avantages sont nombreux : élimination des coûts salariaux élevés (par exemple pour le travail de nuit) ; Pproduction en continu (24/7), ce qui réduit les coûts fixes par unité ; réduction des erreurs humaines et réactivité accrue grâce à l’intervention de l’IA en cas de défaut. On utilise également le terme de smart factories pour les décrire.
3. À quelles entreprises pensons-nous ?
Voici quelques exemples de dark factories européennes. Siemens dispose d’un site de production hyper-automatisé à Amberg, en Allemagne. Cette usine fabrique plus de 1200 produits différents avec un degré d’automatisation très poussé. Philips possède une usine à Drachten (Pays-Bas) qui produit des rasoirs électriques avec 128 robots pour 9 humains. L’usine fonctionne de manière largement autonome avec des cellules robotisées avancées et des systèmes de maintenance contrôlés par l’IA, un modèle hybride de dark factory.
En ce qui concerne les fournisseurs de robots ou d’outils d’automatisation, on retrouve des entreprises comme ArcelorMittal (construction de bornes de recharge et travaux d’infrastructures pour les transports et le climat), ABB (solutions d’IA pour l’automatisation des usines) et Siemens Digital Industries (plateformes logicielles pour l’industrie 4.0), par exemple.
Les grandes entreprises de construction et d’infrastructure pourraient bénéficier de la révision des règles européennes en matière de marchés publics, la provenance européenne devenant un critère plus déterminant. Cela les rend plus compétitives pour les projets d’infrastructures publiques dans l’UE, en particulier ceux qui visent l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables ou la décarbonation. Ces sociétés d’ingénierie bénéficient aussi indirectement de partenariats avec les producteurs, les opérateurs de réseaux et les autorités locales. Leur expertise est par ailleurs transférable à d’autres investissements privés, qu’il s’agisse de multinationales ou de PME. Vinci est un exemple type d’entreprise offrant ses services à travers de multiples segments et secteurs.
Enfin, l’accent mis par l’IAA sur la décarbonation accélérée et la modernisation des infrastructures met en avant les entreprises qui optimisent les installations pour rendre les environnements industriels moins énergivores. Cela inclut l’aide à la robotisation, à l’électrification et à la réduction des émissions de CO2. Parmi ces acteurs, on peut citer SPIE (renforcement des réseaux et services industriels numériques) ou Bouygues Energie & Services (bâtiments intelligents, infrastructures d’usine).
4. Quelles perspectives pour les investisseurs dans l’industrie européenne ?
L’économie européenne poursuit sa croissance, bien que plus lentement qu’espéré. Les prix élevés de l’énergie, les tensions commerciales et les risques géopolitiques continuent de peser sur le moral des investisseurs. À titre d’exemple, la confiance des entrepreneurs allemands (indice IFO) ne s’est pas améliorée en janvier, suggérant un manque de dynamisme à court terme. En regardant de près la « locomotive allemande », on note une stabilisation des exportations. Certaines analyses suggèrent une reprise prudente. Par ailleurs, la Deutsche Bank estime que l’économie allemande se redressera sensiblement cette année. Les marchés boursiers anticipent déjà cette reprise.
Les plans d’action européens en préparation ou déjà lancés ont vocation à renforcer l’économie. Des programmes tels qu’InvestEU (innovation et transition verte), l’EU-budget & Competitiveness Fund (pour stimuler la recherche sur les technologies numériques et écologiques), le Competitiveness Compass (stratégie relative aux start-ups et accès aux capitaux) ou encore les SMR (Single Market Reforms, qui devraient mettre fin à l’excès de réglementation auquel sont confrontées les PME) sont en cours d’élaboration pour soutenir notre industrie. Dans ce contexte, il n’est tout simplement plus possible d’ignorer les entreprises industrielles européennes.
Jan Vergote est analyste et conseiller financier indépendant.