Stefan Duchateau
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Le spectacle offert ces dernières semaines dans l’arène géopolitique est sans précédent dans l’histoire mondiale et il serait souhaitable qu’il se reproduise pas. Si la succession de rebondissements ne vous a causé qu’un simple mal de mer, vous pouvez vous estimer heureux.

Notre étonnement face à ce lamentable spectacle s’est mué en stupéfaction totale lorsque les États-Unis ont introduit, de manière totalement arbitraire, des droits de douane de 25 % (voire plus) à l’encontre de leurs deux pays voisins, qui représentent ensemble 40 % du commerce international avec les États-Unis. Le Canada est en outre le premier partenaire commercial de 23 États américains et peut évidemment riposter par des contre-mesures ciblées potentiellement très dommageable pour l’économie américaine. En recherchant une éventuelle justification économique à une mesure aussi autodestructrice, on en arrive inévitablement au gigntesque déficit commercial américain.

Grafique 1 : Évolution du déficit commercial des États-Unis 

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À première vue, on pourrait croire que l’économie américaine se fait littéralement siphonner par ses partenaires commerciaux. Cependant, il n’en est rien : le fait que les États-Unis puissent importer une grande partie de leurs biens de consommation et de leurs produits semi-finis leur permet justement d’échapper à une surchauffe inévitable de leur économie et à une inflation élevée. Ce que les États-Unis importent, ce ne sont pas seulement des produits étrangers, mais aussi l’efficacité du Japon, du Canada et de l’Europe, ainsi que les coûts de production plus faibles du Mexique, de la Chine et de l’Asie du Sud-Est.

Étant donné que les États-Unis ont atteint les limites du plein emploi et que leur économie tourne déjà à un niveau élevé d’utilisation des capacités, une augmentation de la production à court (voire moyen) terme est tout simplement irréalisable. En effet, l’industrie américaine ne dispose pas de la flexibilité nécessaire pour adapter ses processus de production en temps utile.

Les États-Unis ne sont tout simplement pas en mesure de proposer sur leur marché intérieur une quantité suffisante de biens pour remplacer les produits étrangers frappés de tarifs douaniers. Par conséquent, ces tarifs douaniers imposés à leurs partenaires commerciaux par les États-Unis se traduiront inévitablement par une répercussion des coûts sur le consommateur américain, sous forme de hausses de prix. Or l’inflation se montre déjà particulièrement tenace et une nouvelle pression haussière sur les salaires et sur les prix des biens importés ne pourra que nuire à l’économie américaine, tandis que les recettes générées par les tarifs douaniers resteront, elles, marginales.

Le récent affaiblissement du dollar est un signe évident des effets délétères de cette politique sur l’économie américaine. Les tarifs douaniers imposés en représailles aux produits américains ont un impact direct sur les États-Unis, car le Canada, le Mexique et l’Europe disposent bien souvent d’alternatives à la fois moins coûteuses et de qualité qui pallieront en grande partie l’absence des produits américains. C’est précisément pour cette raison que les États-Unis présentent un déficit commercial.

En additionnant tous ces éléments, on obtient un ralentissement parfaitement inutile de la croissance économique mondiale, accompagné d’une pression inflationniste accrue. Une situation qui ne profite à personne. Le fait qu’un terme ait déjà été inventé pour désigner ce scénario — trumpcession — n’augure rien de bon.

Les derniers chiffres relatifs à l’évolution des prix de détail aux États-Unis font état, pour l’heure, d’un ralentissement limité de l’inflation. La potentielle pression haussière sur les prix pouvant être attendue en raison des droits de douane à l’importation ne s’y manifeste toutefois pas encore. N’oublions pas que ces statistiques reflètent toujours le passé récent.

Dans ce contexte, la Réserve fédérale ne sera donc guère incitée à assouplir rapidement sa politique monétaire. En effet, on ne conduit pas une voiture en regardant dans le rétroviseur. Cela étant, deux baisses de taux de 25 points de base restent envisageables en 2025.

Les turbulences actuelles sur les marchés financiers sont sans commune mesure avec ce qui pourrait se produire en cas de déclenchement d’une véritable guerre commerciale. Les États-Unis en sortiraient presque à coup sûr perdants, comme ce fut déjà le cas en 2018 lors de leur vague conflit avec la Chine, mais les répercussions sur les marchés boursiers mondiaux pourraient être considérables. Ce n’est toutefois pas le scénario que semblent anticiper les marchés à l’heure actuelle. Au vu des corrections baissières relativement limitées, les opérateurs semblent plutôt espérer un assouplissement rapide des tarifs douaniers. Le président américain, en revanche, ne paraît toujours pas mesurer les conséquences potentielles de sa politique.

La surperformance durable des marchés boursiers européens en 2025 constitue une surprise de taille. Les indices boursiers européens atteignent de nouveaux sommets, portés par les solides performances du secteur de la défense et la fulgurante envolée des valeurs bancaires. Dans le même temps, l’économie européenne bénéficie enfin — de manière inespérée — de l’élan qu’elle mérite et se battra en définitive comme il se doit, portée par une confiance retrouvée ainsi que des investissements dans l’IA, la robotique, la recherche axée sur la croissance et l’automatisation. De préférence sans trop de nouvelles règles.

En développant patiemment les entreprises et les secteurs qui façonneront l’avenir, nous retrouverons également une trajectoire ascendante à l’échelle mondiale. Les turbulences des dernières semaines n’auront alors été qu’un fâcheux détour.

Stefan Duchateau est professeur et rédige des chroniques pour Investment Officer.

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