
Fannie Wurtz, l’une des plus proéminentes figures féminines à la tête d’Amundi Asset Management, constate qu’un nombre étonnant d’investisseurs asiatiques placent leurs économies dans des fonds européens. La dirigeante française se montre également optimiste quant aux perspectives à long terme pour le secteur. « Plusieurs mégatendances soutiennent la dynamique du marché européen. »
En tant que l’une des figures de proue d’Amundi – premier gestionnaire d’actifs européen avec 2240 milliards d’euros d’actifs sous gestion–, Fannie Wurtz maîtrise tous les aspects des marchés. Elle est en effet responsable de la distribution et du patrimoine chez le géant français de la gestion d’actifs et supervise également les activités asiatiques ainsi que le segment des ETF. Avec 268 milliards d’euros d’actifs sous gestion en ETF et produits connexes, Amundi est le plus grand acteur européen dans ce segment.
Actif sous gestion d’Amundi
Malgré les secousses géopolitiques et financières quotidiennes de l’ère Donald Trump II, Fannie Wurtz explique lors d’un entretien avec Investment Officer à Bruxelles qu’elle continue d’envisager l’avenir de manière positive. « Je suis de nature optimiste ! », s’exclame-t-elle en riant.
Les principaux indices boursiers américains connaissent, pour l’instant, un début d’année 2025 difficile. Que se passerait-il si la nervosité s’intensifiait et si tous les investisseurs sur le marché des ETF se précipitaient en masse vers la sortie ?
Fannie Wurtz : : « Commençons par rappeler un principe fondamental : un ETF est un fonds qui réplique un indice, ce qui signifie que sa liquidité correspond à celle de l’indice sous-jacent. Si cet indice est liquide, l’ETF le sera également. Mais s’il est peu liquide, il sera difficile de rendre l’ETF plus liquide que son indice sous-jacent. Il suffit de penser, par exemple, à un ETF peu courant qui suit les économies émergentes européennes. »
« Il ne faut pas non plus perdre de vue que les ETF, en tant que fonds cotés, bénéficient de divers mécanismes de liquidité. En tant qu’instruments financiers, ils ont d’ailleurs démontré leur solidité au cours de différentes crises, dont celle de la pandémie. Autre élément : au-delà des transactions réalisées sur les marchés boursiers, une part importante des échanges sur ETF s’effectue de manière moins visible, over-the-counter (OTC). Ce que l’on observe sur les marchés ne reflète donc qu’une fraction des transactions. »
Comment percevez-vous le risque de concentration autour des Sept Magnifiques (Meta, Apple, Amazon, Alphabet, Tesla, Microsoft et Nvidia) ?
« Après la trajectoire haussière spectaculaire des Sept Magnifiques l’année dernière, et des actions américaines en général, nous observons aujourd’hui un intérêt croissant de la part de nos clients – tant en Europe qu’en Asie – pour les actions européennes. Cela s’explique notamment par la valorisation boursière attrayante des entreprises européennes. Il existe donc des arguments financiers en faveur d’une allocation accrue vers Europe. C’est dans cette logique que nous avons lancé l’an dernier l’ETF Ex Mega Cap USA, un tracker qui suit les entreprises américaines en excluant les géants de la tech, précisément parce que certains clients souhaitaient exclure les Sept Magnifiques de la composition de leurs portefeuilles car ces valeurs ont désormais un poids trop important. »
Donald Trump et l’Europe
L’image des États-Unis a rapidement changé en Europe, aussi bien en tant que partenaire géopolitique que sur le plan des investissements. L’anti-américanisme peut-il devenir un critère lors du développement de nouveaux fonds ?
« Je ne dirais pas cela. En fin de compte, Amundi est une société de fonds qui conçoit des produits financiers destinés à répondre aux besoins de nos clients. Notre mission consiste donc à créer des véhicules financiers permettant de relier l’épargne de long terme des investisseurs aux entreprises et projets en quête de financement. Il ne nous appartient pas d’exprimer une opinion, quelle qu’elle soit. »
Pour reformuler la question : la fragmentation géopolitique en cours finira-t-elle par se refléter dans l’offre de fonds ?
« La granularité géographique est déjà présente dans notre gamme, car nos clients ont des besoins très divers. Nous proposons plus de 2000 fonds, dont certains spécifiquement axés sur un pays ou une région. Nous disposons également de plusieurs ETF répliquant des indices nationaux européens, comme le Cac40 à Paris ou le Dax à Francfort. Ce qui est intéressant, c’est que des Français, mais aussi des Mexicains et des Japonais investissent dans l’ETF CAC40, un indice pourtant purement français. »
Des Français, mais aussi des Mexicains et des Japonais investissent dans l’ETF CAC40.
Quel regard portez-vous sur le marché européen des fonds à long terme ?
« Le marché européen est porté par trois macrotendances phares. La première est le transfert de patrimoine vers les jeunes générations. La deuxième est le vieillissement de la population, qui stimule la constitution de droits à la pension, qu’il s’agisse des grands fonds de pension d’acteurs institutionnels, des pensions d’entreprise ou de l’épargne-pension individuelle. »
« La troisième mégatendance est la numérisation de l’épargne, avec un rôle croissant de la technologie, tant pour le client final digitale native que dans les coulisses des sociétés de fonds et des distributeurs, les banques notamment. C’est dans cette optique que nous avons récemment acheté la wealth-tech allemande Aixigo, une acquisition qui s’inscrit dans l’élargissement de notre offre de services. Les gestionnaires d’actifs comme les banques privées ont besoin de solutions technologiques pour automatiser certaines tâches, démocratiser l’accès aux produits financiers et les personnaliser davantage. Cela nous permettra également de soulager les conseillers financiers qui commercialisent les fonds. »
De nombreuses banques ne jurent que par l’architecture ouverte, qui leur permet de proposer des fonds d’investissement de différents fournisseurs. Avez-vous le sentiment qu’elles travaillent aujourd’hui avec un nombre plus restreint de sociétés de fonds qu’auparavant ?
« À l’échelle mondiale, on observe effectivement une tendance à collaborer avec un nombre réduit de sociétés de fonds. Les banques fonctionnent avec une architecture ouverte, mais le nombre de sociétés de fonds par distributeur a diminué de 25 % au cours des sept dernières années. »
« Elles vont donc travailler avec moins d’acteurs, mais elles en attendront davantage de chacun d’eux. Cela va des solutions holistiques à des solutions véritablement sur mesure, couvrant aussi bien la gestion active que la gestion passive, et dans certains cas, les actifs réels. Les banques peuvent également nous solliciter pour les accompagner dans leurs actions marketing ou dans la formation des équipes commerciales de leurs réseaux d’agences. Un exemple récent : avec Standard Chartered, nous avons par exemple développé une gamme de fonds personnalisés spécifiquement conçue pour leurs marchés retail en Asie et au Moyen-Orient. »
Luxembourg et Irlande
En début d’année, Amundi a transféré plusieurs fonds ETF axés sur le marché américain du Luxembourg vers l’Irlande, en raison d’une fiscalité plus avantageuse sur les dividendes. Comment prenez-vous ce type de décisions ?
« Nous sommes une grande société de fonds, avec 418 milliards d’euros sous gestion passive répartis entre différents véhicules d’investissement de droit français, luxembourgeois ou irlandais. Notre objectif est d’offrir à nos clients une plateforme exhaustive, capable de répondre à leurs préférences en matière d’allocation, à leurs contraintes ainsi qu’à leurs préférences, par exemple en ce qui concerne les frais de transaction en Bourse. Il est vrai qu’il nous arrive de changer le domicile juridique d’un fonds en fonction des demandes de quelques clients. La vie d’un fonds évolue toujours en dialogue avec les clients. »
L’Europe place de grands espoirs dans l’ELTIF 2.0, le nouveau cadre pour les investissements dans les infrastructures et autres projets privés. Est-ce également votre cas ?
« C’est effectivement un véhicule d’investissement intéressant. Les actifs réels suscitent un vif intérêt. Après une décennie de taux bas, les clients institutionnels comme particuliers cherchent à se diversifier et à accroître le rendement en investissant plus directement dans l’économie réelle. Le deuxième catalyseur est la demande considérable de financement pour de grands projets en Europe. En tant que gestionnaires d’actifs, nous veillons à faire le lien entre ces deux versants du marché. »
« Cette plus grande implication des investisseurs particuliers est une évolution qui doit cependant s’accompagner d’une éducation financière sur le caractère illiquide des investissements privés. Vous pouvez vendre un ETF pour ainsi dire à tout moment de la journée, alors qu’un véhicule dédié aux actifs non cotés ne le permet pas – et cela ne serait d’ailleurs pas recommandé sur le plan financier. Il est donc essentiel que les investisseurs aient pleinement conscience des caractéristiques du produit qu’ils achètent, et cette éducation requiert un effort collectif de l’ensemble du secteur financier. »