Christel Dumas a pris la présidence de l’Agence de labellisation Towards Sustainability (CLA) à un moment difficile pour l’investissement durable : les rendements ESG sont à la traîne, le débat s’intensifie et, en particulier aux États-Unis, la rhétorique ouvertement anti-ESG prend de l’ampleur.
Christel Dumas est professeur de finance durable à l’ICHEC Brussels Management School et a succédé à Olivier Marquet à la présidence de l’Agence de labellisation Towards Sustainability (CLA) en septembre. Elle reconnaît que le sentiment s’est inversé, tout en mettant en garde contre la confusion entre le court et le long terme. « Beaucoup des questions que nous recevons aujourd’hui sont à court terme, alors que les réponses ESG sont presque toujours à long terme. Cela signifie que nous ne parlons pas de la même chose. »
Le consensus repose sur trois piliers
Pour elle, trois piliers font l’objet d’un large consensus. Tout d’abord, la science. « Il existe un consensus scientifique sur le climat. Les conséquences sont profondes et généralisées : les perturbations écologiques, les problèmes de santé, les conditions météorologiques extrêmes, la perte de biodiversité et même la santé mentale. »
De plus, elle pense qu’il existe également un consensus parmi les investisseurs. « Les investisseurs sont convaincus de l’importance des risques climatiques. Il s’agit de risques réels pour les entreprises. Si les entreprises ignorent ces risques, cela affecte leurs performances financières futures. »
Le troisième pilier concerne l’ESG et les rendements. « Plus de cinq mille études universitaires ont été menées. On ne peut pas prouver que les critères ESG créent de la valeur, mais on ne peut pas non plus prouver qu’ils en détruisent. On ne gagne pas d’argent avec l’ESG, mais on n’en perd pas non plus. »
À partir de ces trois constats, elle met en perspective les désillusions récentes. « Les marchés sont cycliques, souligne-t-elle. Des secteurs tels que le pétrole, le gaz et la défense – souvent exclus ou limités dans les stratégies ESG – enregistrent aujourd’hui de bonnes performances. Mais lorsqu’on intègre les critères ESG, on le fait dans une perspective à long terme. Vous ne pouvez pas consulter votre portefeuille tous les jours et vous attendre à ce qu’il raconte une histoire à long terme. »
Donald Trump et l’incertitude
Le ralentissement actuel représente-t-il un point d’entrée pour l’investissement durable ? Mme Dumas reste prudente. « Je n’ai pas le pouvoir de prédire l’avenir. Personne ne peut dire combien de temps dure un cycle. » En revanche, elle voit bien l’impact du contexte politique actuel sur les marchés. « Ce que nous voyons avec M. Trump, c’est beaucoup d’incertitude, de la volatilité et d’inconnues. »
Selon elle, cela complique la tâche des investisseurs professionnels. « Ces dernières années, l’idée du développement durable était devenue une évidence. Les banques pouvaient dire : vous avez deux options, et nous vous recommandons la plus durable. Cela paraissait logique à tout le monde. Aujourd’hui, c’est différent. Vous devez maintenant justifier à nouveau vos choix durables. Et de nombreux banquiers ne sont pas formés dans ce sens. »
Selon Mme Dumas, cela appelle un discours différent. Moins idéologique, plus économique. « Aujourd’hui, tout devient géopolitique et économique. L’énergie est au cœur de nombreux mouvements de marché. Pour l’Europe, réfléchir aux sources d’énergie et à l’indépendance énergétique relève simplement d’une logique commerciale. »
Ce faisant, elle établit une distinction claire entre les horizons d’investissement. « Pour les acteurs qui ont une vision à long terme, comme les fonds de pension, la durabilité a du sens. Mais ceux qui veulent maximiser leur rendement en trois mois doivent se rendre à l’évidence : les solutions durables ne sont pas conçues dans cette optique. On ne peut pas forcer le développement durable à très court terme. »
Le label, un contrôle de processus
Le label Towards Sustainability lui-même est également plus susceptible d’être qualifié d’instrument de « marketing » par un marché sceptique. Mme Dumas rejette explicitement cette idée. « Le label ne va pas changer le monde. Là n’est pas la question. Le secteur financier gère des milliers de milliards d’euros. Cela représente un pouvoir énorme. Le label donne à ces investisseurs un outil pour vérifier si leurs gestionnaires d’actifs ont mis en place les bons processus pour gérer les risques. »
Le label n’évalue pas les intentions, mais les structures. « Nous allons voir les gestionnaires d’actifs et observons comment ils travaillent en pratique. Existe-t-il des processus permettant d’éviter les dommages ? Sont-ils en mesure d’identifier et de mesurer l’impact positif ? Y a-t-il de la transparence ou est-ce qu’on se trouve devant une boîte noire ? Cette transparence est cruciale. »
Rigoureux ou pragmatique
À l’heure où les critères ESG sont remis en question, le label doit-il devenir plus strict ou plus pragmatique ? Selon Mme Dumas, il s’agit d’une fausse dichotomie. « La qualité est primordiale, mais elle n’est pas synonyme de rigueur. Et être pragmatique ne signifie pas tout laisser passer. »
Selon elle, la force de Towards Sustainability réside précisément dans son échelle. « Nous ne voulons pas être un label de niche avec cinq fonds. Ce n’est pas comme ça que nous allons aider le marché. Avec l’évolution des critères, le marché belge s’est progressivement amélioré. »
Le conseil d’administration remanié – composé d’universitaires, de personnalités du monde social et de personnes issues du secteur financier – contribue à maintenir cet équilibre, selon Mme Dumas. « Ce qui m’a frappé, c’est que vous n’entendez pas dire qui défend quoi. Tout le monde travaille dans le même but : un marché financier belge plus sain. »
Selon elle, cette diversité de profils est essentielle pour des questions sensibles telles que la défense. « Nous avons eu des discussions à ce sujet. Vous avez alors autour de la table des personnes qui comprennent à la fois la réalité du marché et les attentes de la société civile. »
2030 approche à grands pas
Lorsqu’elle se projette dans l’avenir, Mme Dumas fait preuve de réalisme. « Dans trois ans, nous serons en 2029. Tous les rapports scientifiques sur le climat visent l’horizon 2030. Je m’attends à des changements majeurs en matière d’énergie, de prix de l’énergie et de sécurité énergétique d’ici là. »
Est-elle optimiste quant à l’avenir ? « Oui, tout à fait. C’est ma responsabilité professionnelle d’envisager l’avenir avec optimisme. Je travaille tous les jours avec des jeunes. Ce serait irresponsable de ne pas avoir d’espoir. »