Bien qu’une récession semble inévitable, la Turquie sera parfaitement en mesure de respecter ses obligations de paiement. Et les banques ne sont pas non plus sur le point de s’effondrer, affirme Rob Drijkoningen, stratège EMD chez Neuberger Berman.
Le récent sell-off d’obligations turques (émises en dollars) a donc constitué une occasion pour les acheteurs, estime le co-responsable des obligations des pays émergents de Neuberger Berman.
« Le principal problème est que la balance des paiements est en déséquilibre depuis longtemps déjà. À l’instar du secteur public, dont le ratio d’endettement est pourtant l’un des plus bas au monde. Bien plus qu’aux Pays-Bas, aux États-Unis, au Japon et dans la plupart des marchés émergents », explique Rob Drijkoningen.
« Il ne faut donc pas oublier que sur la base de ce ratio, la capacité et la volonté de la Turquie à respecter ses obligations de paiement sont très fortes. Naturellement, il faudra tenir compte de non-performing loans, et ils voudront probablement apporter un soutien aux banques et entreprises dans l’année ou les deux ans à venir, mais il y a de la marge pour cela. »
« Pas de trou noir en vue »
Les banques turques sont elles aussi solides. « Selon notre analyse, les banques de Turquie sont extrêmement fortes en termes de solvabilité et de liquidités. Des risques subsistent, mais le secteur financier n’est pas un trou noir comme l’a été la Grèce. »
Voilà l’a récemment poussé à élargir ses positions en hard currency bonds turcs. « On y trouve maintenant des spreads dépassant les 600 points de base, soit plus que dans des pays comme l’Irak ou le Salvador. Mais la Turquie n’est pas encore si mal en point. »
En ce qui concerne le rendement local, il a certes réduit ses exposures, d’une légère surpondération à une représentation neutre. « Nous marquons davantage le pas à ce niveau, par la contraction des liquidités. La guerre commerciale a également plus d’impact à ce niveau. »
Attendons de voir quel scénario se produira en Turquie. Rob Drijkoningen : « Le régime cèdera-t-il la place sous la pression des émeutes, le président Erdogan se repentira-t-il ? La situation pourrait également aller de mal en pis pendant un certain temps encore. »
Une question d’égo
Le spécialiste des EMD souligne que la Turquie a déjà subi de nombreuses crises par le passé. « Et le président Erdogan lui aussi. Il a ainsi parcouru un trajet IMF qui a porté ses fruits. Il ne veut simplement sans doute plus en entendre parler. Son égo a naturellement bien changé au fil des ans. »
Les politiques turcs se trouvent donc encore dans une « phase de déni » et ce, alors qu’aucun « changement extrême » n’est nécessaire pour remettre le marché dans le droit chemin. Rob Drijkoningen : « Ils doivent augmenter le rendement et donner un coup de frein fiscal afin de s’attaquer au problème actuel des comptes déficitaires. Reste à savoir quand ils seront disposés à payer ce prix. »
Le sell-off en obligations turques a aussi quelque peu déteint sur le cours des obligations d’autres marchés émergents, comme certains « parents pauvres » d’Amérique du Sud. Mais il ne faut pas s’attendre à des conséquences majeures.
Une situation en partie due au sell-off qui a eu lieu plus tôt cette année sur le marché EMD suite à la politique monétaire restrictive, la reprise du dollar et, dans son sillage, la fonte des liquidités. La politique commerciale de Donald Trump laisse aussi des traces.
« Les choses ont mal tourné ces derniers temps. Fondamentalement, les cotes sont selon nous très attrayantes pour l’instant. Cela devrait permettre les rendements pour les années à venir. Sur le court terme, nous percevons néanmoins encore trop de risques pour appuyer à fond sur l’accélérateur. »
Près de 19 milliards d’AuM
En 2013, Rob Drijkoningen, avec une équipe d’une vingtaine de personnes, a migré d’ING Investment Management vers Neuberger Berman afin d’y mettre en place trois stratégies purement EMD.
En 2018, l’équipe se compose de 33 personnes et la maison de fonds américaine dispose de sept stratégies EMD, dont la plus récente est une formule de total return qui investit dans des obligations onshore chinoises.
Le patrimoine géré par l’équipe EMD est passé de « quelques centaines de millions de dollars » de cross-over accounts à près de 19 milliards de dollars aujourd’hui. Dont la moitié investie dans des fonds.
Toutes les personnes qui venaient d’ING IM travaillent encore actuellement pour Neuberger Berman, sauf une. « C’était un analyste qui souhaitait devenir gestionnaire de portefeuille, ce qui n’était pas possible à l’époque. »
Rob Drijkoningen attribue cette loyauté de la part des collaborateurs en partie au business model de la maison de fonds : la plupart des seniors sont copropriétaires. « Cela renforce l’alignment of interest avec les clients et l’implication dans les processus opérationnels au sens large. »