Lorsque les marchés affichent une résistance remarquable malgré l’accumulation des incertitudes, la psychologie joue un rôle majeur. « C’est vrai aussi pour les investisseurs professionnels », affirme Bart Abeloos, économiste en chef du groupe bancaire Crelan. « Les narratifs et le context jouent un rôle beaucoup plus important que nous ne voulons parfois l’admettre. »
Nous nous entretenons avec Bart Abeloos à la fin d’une semaine mouvementée sur les marchés. Les géants Alphabet et Amazon ont inquiété les investisseurs en raison de leurs dépenses considérables en IA, tandis que les actions des éditeurs des logiciels subissaient des pressions sur fond de craintes de perturbations liées à l’IA. Selon M. Abeloos, il ne s’agit pas d’une rupture fondamentale, mais d’un modèle de comportement reconnaissable.
« On reconnaît les éléments d’un marché saturé. Il y a eu un énorme positionnement sur les entreprises liées à l’IA, en partie parce que le système de marché a encouragé cette tendance. Tant que le narratif restait monolithique, tout était placé sous la même rubrique. À mesure que ce récit commence à établir une distinction entre les gagnants et les perdants provisoires de la révolution de l’IA, l’incertitude s’installe. »
Ce qui inquiète les investisseurs, c’est que personne n’a aujourd’hui de réponse claire à la question principale : quel modèle économique l’IA finira-t-elle par justifier, et à quelle valorisation ? « Cette absence de point d’ancrage rend les investisseurs sujets à des réactions excessives, dans un sens comme dans l’autre. »
Personne n’est à l’abri des biais, affirme M. Abeloos, un concept complexe qui désigne à la fois les préjugés, les distorsions mentales, émotionnelles ou cognitives. « Les investisseurs professionnels n’y échappent pas non plus. Ce qui change, c’est la forme sous laquelle les préjugés se manifestent. Pour les professionnels, les institutions, les structures et les incitations jouent un rôle crucial », dit-il, soulignant que les institutions sont plus que la somme de leurs employés. « Les réglementations, les obligations de déclaration, les cadres de gestion des risques et les incitations commerciales peuvent atténuer l’irrationalité, mais parfois ils peuvent aussi la renforcer. »
Quand les modèles cèdent la place au jugement
Les investisseurs professionnels utilisent des modèles quantitatifs, des analyses de scénarios et des cadres d’évaluation des risques approfondis. Pourtant, ces structures formelles ne de révèlent pas toujours suffisantes. M. Abeloos évoque l’une de ses expériences avec un fonds explicitement conçu pour minimiser les effets comportementaux. « En théorie, le modèle était très strict. Dans la pratique, nous avons constaté que les ajustements humains sont devenus si envahissants que le signal original a été en grande partie perdu. Le besoin d’exprimer son propre jugement reste particulièrement fort. »
À cela s’ajoute le phénomène de l’homéostasie du risque. « Paradoxalement, une infrastructure de gestion des risques institutionnels solide peut mener à la complaisance. Les investisseurs se sentent « couverts » par les contrôles et la surveillance et adaptent leur comportement en conséquence. Ce phénomène s’observe également en dehors du monde financier : ceux qui se croient plus en sécurité prennent souvent plus de risques. »
Excès de confiance et recherche de consensus
Quels sont les biais les plus courants chez les investisseurs professionnels ? « Certains sont difficiles à établir de manière empirique, comme le biais de confirmation, la tendance à accorder plus de poids aux informations qui confirment ses propres croyances. L’excès de confiance en soi est plus visible. L’illusion de l’expertise est tenace. Nous attribuons les bonnes performances à nos compétences, les mauvaises à la malchance ou aux conditions du marché. »
Cet effet est amplifié par la lente boucle de rétroaction de l’investissement : une décision prise aujourd’hui ne sera validée ou invalidée que des mois plus tard. « Celui qui, dans cet intervalle, ne fait pas preuve d’une vigilance accrue pour distinguer le processus de l’histoire, risque de construire sa propre vérité. »
« Le comportement grégaire joue également un rôle, bien que sous une forme différente de celle des investisseurs particuliers. Pour les professionnels, il s’agit moins de suivre aveuglément le mouvement que de se regrouper autour d’idées qui font rapidement consensus. Pensez aux thèmes qui sont soudainement perçus comme sous-évalués par tous. Ces positions sont rapidement saturées et donc fragiles. »
Jour de la Libération
Cette dynamique comportementale permet également d’expliquer un paradoxe apparent. Une étude menée par Investment Officer auprès des sociétés de gestion internationales a révélé qu’une grande partie d’entre elles considéraient le « jour de la Libération » comme le moment décisif de l’année 2025, tandis qu’un nombre encore plus important de sociétés soulignaient la résilience des marchés.
Selon M. Abeloos, il ne s’agit pas d’une contradiction. « Objectivement, le jour de la Libération a été un grand choc. Si vous regardez les graphiques relatifs à l’incertitude politique, vous constatez une explosion qui éclipse complètement les épisodes précédents. Il est raisonnable de dire que ce moment a changé la donne. »
En même temps, dit-il, les marchés sont particulièrement efficaces pour filtrer le bruit. « Après une première perturbation, il constate souvent que les fondamentaux macroéconomiques n’ont pas vraiment changé. Dans ce cas, les marchés passent rapidement à autre chose. Les deux interprétations peuvent donc être correctes en même temps. »
Habitudes héritées de la pandémie
Selon M. Abeloos, le fait que les marchés semblent tolérer beaucoup de mauvaises nouvelles aujourd’hui est aussi lié à l’habitude. La crise du Covid-19 représente un point de rupture psychologique. « Une semaine après que l’OMS a déclaré que le Covid-19 était une pandémie, le marché avait déjà atteint son point le plus bas. Depuis lors, nous avons observé le même schéma pour la plupart des chocs négatifs : une correction rapide suivie d’une reprise. »
Cela a façonné une génération d’investisseurs qui n’ont jamais connu de marché baissier prolongé. « Pour eux, une correction dure quelques semaines. Cela crée une forme d’accoutumance et renforce la confiance dans les stratégies d’achat du creux. Alors qu’il est écrit dans les étoiles qu’un jour un autre marché baissier de plusieurs années nous attend. »
Les banques centrales comme points d’ancrage, la géopolitique comme champ de tous les possibles
Les banques centrales jouent un rôle particulier dans tout cela – non pas tant par le biais de leurs politiques, mais en tant qu’ancrage psychologique. « L’inflation et la politique monétaire sont des sujets familiers pour les investisseurs professionnels. Ce sont des variables avec lesquelles ils apprennent à travailler et qu’ils parviennent généralement à bien maîtriser. »
Il en va tout autrement de la géopolitique et des grands narratifs. « Ce sont des champs de tous les possibles sur lesquelles les investisseurs peuvent projeter leurs propres préjugés, sans aucune limite. Ces thèmes revêtent souvent une dimension morale, ce qui accroît la tentation d’adopter des positions axées sur la persuasion. »
M. Abeloos est prudent dans ses prescriptions, mais conclut l’entretien par un avertissement : méfiez-vous des narratifs. « Les narratifs sont le véhicule privilégié des préjugés. Les investisseurs en raffolent, mais c’est justement pour cela qu’il faut s’en prémunir. L’astuce ne consiste pas à éliminer les préjugés – c’est impossible – mais à les reconnaître et à limiter leur impact. En pratique, cela signifie qu’il faut rendre explicite quelle partie d’une décision provient des données, quelle partie provient de l’interprétation, et où la narration prend discrètement le dessus. »