La valeur d’une monnaie se base sur la confiance et, si les sanctions russes n’ont pas joué en faveur des devises occidentales, les cryptomonnaies peuvent elles aussi difficilement se soustraire aux sanctions occidentales. Sauf en ce qui concerne la devise numérique émise par la banque centrale Chinoise, connue sous le nom d’e-yuan. Il se peut que celle-ci subtilise peu à peu des parts de marché au dollar.
SWIFT
L’une des sanctions occidentales prises contre la Russie consiste à ce que la plupart des Russes n’aient plus accès au système de paiement international SWIFT. Cette organisation a été fondée en 1973 et possède son siège à La Hulpe, petite commune aux portes de Bruxelles. La Hulpe se trouve à proximité de la frontière entre régions wallonne et flamande et a eu deux habitants célèbres par le passé : Toots Thielemans et Ernest Solvay. Solvay a industrialisé la production de carbonate de sodium, ce qui lui a rapporté une véritable fortune. Il a bâti un château à La Hulpe où, entre autres, se jouaient l’été de magnifiques opéras en plein air… Mais nous nous éloignons du sujet. Les centres de données de SWIFT se trouvent aux États-Unis, en Suisse et à Zoeterwoude, aux Pays-Bas. En refusant aux Russes l’accès à SWIFT, on coupe financièrement le pays du reste du monde. Cette mesure frappe tant la banque centrale russe que les hommes d’affaires, dirigeants d’entreprise et parlementaires. Les avoirs sont gelés et les transactions bloquées.
La devise comme arme
Les monnaies comme le dollar et l’euro sont employées comme des armes dans le combat contre la Russie. Cela n’a rien de nouveau : par le passé, l’Iran, le Soudan et le Venezuela ont subi le même sort. Mais l’utilisation des monnaies contre la Russie est un peu différente. Les oligarques russes pouvaient, jusqu’à récemment, se déplacer assez librement dans le monde. Ils choisissaient des endroits qui leur apportaient quelque chose qu’ils n’avaient pas chez eux, à savoir la protection conférée par un État de droit. En pratique cependant, cette protection s’avère illusoire, ce qui signifie que les Russes doivent dorénavant se montrer prudents avec le dollar et l’euro. En un rien de temps, les comptes se sont retrouvés bloqués, les maisons et bateaux ont été saisis. L’argent russe n’est même plus en sécurité en Suisse. Le pays ne s’est pas opposé aux millions issus des nazis, même longtemps après la Seconde Guerre mondiale, mais s’est rallié aux sanctions contre la Russie avec une rapidité remarquable. Les conséquences à terme sont considérables, car outre les Russes, d’autre globe‑trotters vont devenir méfiants. Les riches Arabes peuvent, à l’instar des Russes, subir eux aussi des sanctions si les combats au Moyen‑Orient tournent autrement que prévu. Les milliardaires chinois ont une préférence pour Vancouver, pas en raison de sa météo, mais bien pour la protection offerte par l’État de droit. Là encore, ils peuvent à présent moins s’y fier qu’auparavant.
Les cryptomonnaies comme alternative
Une alternative simple pour envoyer de l’argent dans le monde entier consiste à passer par les cryptomonnaies. Contrairement au système de paiement centralisé SWIFT, les cryptomonnaies fonctionnent de façon décentralisée. En théorie, cela les rend idéales pour contourner les sanctions. Alors que les monnaies occidentales comme le dollar et l’euro n’ont, en théorie, plus aucune valeur pour les Russes, les Arabes et les Chinois, la cryptomonnaie paraît subitement bien plus attrayante. Pourtant, les cryptomonnaies ne peuvent se soustraire totalement à la loi. Plus tôt ce mois-ci, l’US Treasury Office of Foreign Assets Control a imposé des sanctions au mixeur de cryptomonnaies Tornado Cash, accusé de blanchir l’argent de cybercriminels. Les Américains n’ont plus le droit d’utiliser le service. Ces sanctions ont également pour raison le fait que Tornado Cash ait été utilisé par des hackers menant des attaques contre les cryptobourses pour le compte de la Corée du Nord. Le code source de Tornado a été supprimé de GitHub (Microsoft), et c’est là une nouvelle preuve que les cryptomonnaies ne sont pas à l’abri de sanctions, aussi décentralisée que soit leur organisation. En outre, les cryptodevises subissent elles aussi les effets de la nouvelle guerre froide économique. Le gouvernement américain impose toujours plus de mesures pour brider les réseaux financiers des cryptomonnaies. Ce faisant, il handicape la politique de pays comme la Russie et l’Iran, désireux de devenir moins dépendants des devises occidentales. En théorie, ces pays pourraient utiliser les cryptomonnaies pour contourner les règles, mais cela permettrait une fuite de capitaux et créerait plus d’instabilité et de volatilité. Moscou hésite entre interdire et adopter les cryptomonnaies. Téhéran a récemment fait un test en payant un import à l’aide d’une cryptomonnaie inconnue, mais ce procédé n’est pas encore utilisé au quotidien.
L’e-yuan est privilégié
Les sanctions prises à l’encontre des cryptomonnaies permettent au dollar de conserver plus longtemps son statut de monnaie de réserve. Mais une alternative existe, et ce sont les monnaies virtuelles des banques centrales (CDBC : Central Bank Digital Currency), dont l’e‑yuan (le yuan et le renminbi peuvent tous deux être utilisés, tout comme l’euro et le franc à l’époque). Cette devise virtuelle est liée à l’infrastructure chinoise et ne dépend ainsi pas du dollar. La Chine peut s’en servir pour réaliser des transactions non permises dans le système SWIFT, et cette monnaie peut également aider la Russie et la Corée du Nord. Les Iraniens veulent créer leur propre CDBC. Si les Américains et les Européens pourraient, eux aussi, essayer de lancer leur propre devise numérique, il est tout à fait envisageable que les Russes, les Arabes et les Chinois privilégient l’e‑yuan, car ils peuvent placer cet argent au sein des marchés financiers chinois. Avec l’e‑yuan, la Chine a davantage de contrôle sur les flux de capitaux avec l’étranger. Une devise virtuelle est bien plus facile à intégrer parmi les paiements internationaux que, par exemple, le dollar américain. De nombreux magasins hors de Chine acceptent aujourd’hui Alipay ou WeChat Pay, sans quoi les touristes chinois ne pourraient pas payer. Le prix à payer pour cela est que la Chine puisse suivre ces flux financiers. Le contrôle que les Chinois peuvent exercer sur l’e‑yuan hors de Chine permet la suppression des contrôles de capitaux à la frontière. Il peut s’agir là d’une nouvelle étape dans le projet de faire du renminbi une monnaie de réserve acceptée au niveau international. Cette évolution est également pertinente pour les investisseurs. Le dollar américain domine actuellement le monde ; si la Chine parvenait à positionner le renminbi comme monnaie de réserve alternative par le biais de l’e‑yuan, ceci représenterait pour les investisseurs plus de possibilités de diversification. Peut-être le renminbi sera‑t‑il le nouveau havre de sécurité lors de la prochaine crise.