Les investisseurs européens abordent 2026 avec des grilles de lecture héritées des crises passées. Un biais qui, selon Mabrouk Cherouane, Head of Global Market Strategy chez Natixis Investment Managers, conduit à des erreurs d’interprétation pesant directement sur les allocations.
La tentation est forte de rapprocher la situation actuelle de celle de 2022, marquée par la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine. Pour Mabrouk Cherouane, le parallèle est trompeur. « En 2022, il n’y avait plus d’énergie disponible. Aujourd’hui, elle est disponible, mais plus chère. » La différence est décisive. En 2022, le choc portait sur les quantités, avec un impact immédiat sur la production et la croissance. Aujourd’hui, il s’agit d’un choc de prix. L’économie ralentit, mais continue de fonctionner. Le coût est absorbé quelque part dans la chaîne, par les consommateurs, les entreprises ou les États.
Cette nuance change profondément la lecture du cycle. Les projections de Natixis IM restent contenues, avec une inflation en zone euro attendue autour de 2,9 % en fin d’année dans un scénario de baril à 80 dollars – rien de comparable avec les niveaux atteints après la pandémie. La croissance, elle, serait affectée à la marge, sans rupture brutale.
C’est pourtant un autre scénario qui domine souvent les discussions de marché. Le retour de la stagflation s’impose comme une grille de lecture commode. Mabrouk Cherouane y voit surtout un réflexe excessif, rappelant que la stagflation suppose une combinaison précise de récession, d’inflation élevée et de destructions d’emplois, configuration dont l’économie reste aujourd’hui éloignée.
Le risque dépend avant tout de la durée du choc énergétique. Si les tensions s’installent, les effets de second tour pourraient progressivement se diffuser, notamment via les denrées alimentaires et les coûts de transport. À ce stade, ce scénario reste conditionnel.
Pénaliser l’activité sans traiter la cause du choc
La lecture du cycle se heurte aussi aux attentes vis-à-vis des banques centrales. Beaucoup d’investisseurs continuent d’anticiper une réponse comparable à celle observée en 2022. Or, la nature du choc limite fortement l’efficacité des outils monétaires. Mabrouk Cherouane rappelle que la politique monétaire agit avant tout sur la demande et non sur des chocs d’offre, ce qui réduit sa capacité à contenir une inflation liée à l’énergie. Relever les taux dans un tel environnement reviendrait surtout à pénaliser l’activité sans traiter la cause du choc. La Banque centrale européenne devrait donc privilégier une approche prudente, en évitant de surréagir.
Au-delà de ces éléments conjoncturels, l’analyse met en lumière une fragilité plus profonde. L’Europe reste structurellement dépendante de ses approvisionnements énergétiques, ce qui la rend plus vulnérable aux chocs externes. Cette dépendance agit comme un révélateur dans les phases de tension : elle amplifie la volatilité et complique la lecture des actifs européens.
Ce déséquilibre se traduit directement dans les choix d’allocation. Les marchés américains apparaissent plus lisibles, notamment en raison de leur autonomie énergétique. Ils offrent un environnement où les chocs exogènes sont mieux absorbés, ce qui explique le biais observé en leur faveur.
La technologie comme stabilité relative dans les portefeuilles
La question devient alors moins géographique que qualitative. Ce qui est recherché, c’est la visibilité. Mabrouk Cherouane souligne que certains segments du marché actions, en particulier aux États-Unis, conservent une capacité à générer de la croissance même lorsque l’environnement se dégrade. La technologie s’inscrit dans cette logique : elle continue d’afficher des trajectoires de revenus solides et apporte une forme de stabilité relative dans les portefeuilles.
Le raisonnement est similaire sur la partie obligataire. Plutôt que de s’exposer à des mouvements de taux difficiles à anticiper, l’attention se porte sur la solidité des émetteurs et la capacité du crédit à offrir du portage sans accroître excessivement le risque. L’objectif n’est pas de faire un pari directionnel, mais de construire de la résilience.
Au final, le point de bascule ne se situe pas dans un scénario macro extrême, mais dans la manière dont il est interprété. Une lecture erronée conduit à des arbitrages inadaptés, et donc à un risque de performance. Pour les investisseurs européens, l’enjeu est moins de prédire le prochain choc que de comprendre sa nature. C’est désormais cette capacité de lecture qui conditionne la performance.