Les lecteurs fidèles de cette chronique savent que je suis profondément préoccupé par la politisation de la Banque centrale européenne (BCE). Les leçons tirées de l’histoire monétaire et les nombreuses recherches universitaires vont dans ce sens : nous savons simplement qu’une banque centrale qui écoute ce que veulent les politiciens est une mauvaise nouvelle pour l’inflation à moyen terme.
Une telle banque centrale engendre ainsi une croissance économique plus faible, car les taux sont plus élevés et l’incertitude s’accroît, tout comme les inégalités.
Les avis divergent quant à savoir si la BCE est une banque centrale aussi irresponsable. Alors que certains — comme moi — voient dans les discours sur la politique climatique et le rôle actif que la BCE devrait y jouer une intrusion dans un domaine qui ne la concerne pas, d’autres s’en réjouissent, y voyant une politique responsable. Soit.
Parfois, le débat est pourtant très simple, comme lorsque Christine Lagarde, présidente de la BCE, a publié l’an dernier sur les réseaux sociaux une photo avec le dirigeant politique de l’UE, marchant main dans la main dans les bureaux de la BCE (sur invitation de la BCE !) à la veille de la réunion de la BCE sur les taux d’intérêt. Difficile d’être plus explicite ! Qu’un banquier central publie une chose pareille… Cela me dépassait, et cela me dépasse toujours.
Récemment, un nouvel événement est venu confirmer mes craintes. Le journal britannique Financial Times a rapporté que Mme Lagarde envisageait de quitter la banque plus tôt. Son mandat court jusqu’à la fin de 2027, mais elle pourrait faire ses adieux à la banque dès le printemps.
Elle a bien sûr le droit de mettre fin à ses fonctions plus tôt que prévu. Les raisons peuvent être multiples : santé, lassitude ou simple envie de lever le pied. En réalité, si Mme Lagarde envisage de partir plus tôt, c’est pour une tout autre raison : pour que le président français Emmanuel Macron puisse encore participer au choix de son successeur. M. Macron est encore président jusqu’au printemps 2027. Si vous y réfléchissez, vous verrez que c’est de la pure politique. Or, une banque centrale doit se tenir à l’écart de la politique.
Ce n’est pas la première fois que les Français manigancent de la sorte. Le tout premier président de la BCE était le néerlandais Wim Duisenberg. Il n’est pas allé au bout de son mandat de huit ans car, au bout de cinq ans, il a dû s’effacer sous la pression de Paris. La France voulait en effet y placer un Français. D’ailleurs, le gouverneur de la banque centrale française a également annoncé récemment, de manière impromptue, qu’il quittait ses fonctions. Coïncidence ou non, cela signifie aussi qu’Emmanuel Macron nommera son successeur – qui siégera également au directoire de la BCE.
De plus, quitter la BCE prématurément pour offrir au président français l’opportunité de nommer son successeur témoigne d’un manque de respect inouï envers les autres pays de l’UE. Le président de la banque centrale n’est pas nommé par le président français – contrairement à ce que Paris pense ou souhaiterait – mais par l’ensemble des pays de l’UE. Dans toutes les capitales, cela devrait être perçu comme une injure majeure.
Le silence assourdissant au sein de la zone euro est également de mauvais augure. Ces derniers temps, on parle souvent de l’indépendance de la Fed aux États-Unis et de la pression politique exercée sur cette banque. Cependant, n’oublions pas que de nombreux parlementaires et anciens dirigeants américains se sont rangés derrière la Fed, affirmant que les attaques contre son indépendance allaient beaucoup trop loin.
En Europe, c’est le calme plat. Nous disposons pourtant ici aussi d’une armée d’anciens banquiers centraux et d’hommes politiques qui pourraient avoir un avis sur la question. Car c’est bien la preuve que la BCE est devenue une institution politique. Pourtant, personne n’a rien dit à ce sujet.
Certes, le nom du néerlandais Klaas Knot circule souvent pour succéder à Mme Lagarde, aux côtés d’Isabel Schnabel, actuelle membre du directoire de la BCE, du président de la banque allemande Joachim Nagel et de l’ancien gouverneur de la banque centrale espagnole Pablo Hernández de Cos. Mais nous ne parlons là que de pions. En nous focalisant sur les individus, nous perdons de vue l’essentiel : il s’agit ici de politique de haut vol.
Puisque nous parlions de pions, le prochain président de la BCE devra impérativement posséder une expérience pertinente, sans aucun passé politique. Une nouvelle expérience à la Christine Lagarde n’est pas souhaitable. Elle a été nommée présidente de la BCE il y a six ans et demi. Cette politicienne née a donc eu saix ans et demi pour devenir banquière centrale, mais elle ne l’est jamais devenue. Elle n’a jamais cessé d’être une femme politique. C’est une expérience à ne pas renouveler.
Edin Mujagić est économiste, gestionnaire du fonds d’investissement Hoofbosch et auteur du livre Keerpunt 1971. Il rédige des tribunes pour Investment Officer et contribue à l›ECB Watch, sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne.