Edin Mujagic
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À la veille de la récente réunion des dirigeants de l’UE sur la manière de rendre l’économie européenne plus innovante, compétitive et moins dépendante des pays étrangers, les participants ont notamment reçu une note de la Banque centrale européenne (BCE). Dans ce document, la banque a indiqué quelle était la politique souhaitable à cet égard.

La banque centrale évoque notamment l’opportunité des eurobonds, c’est-à-dire des emprunts conjoints des États membres de l’UE, censés leur assurer une intégration plus rapide.

Nombreux sont ceux qui s’en félicitent, car ils voient notamment dans l’arrivée des eurobonds un moyen de renforcer l’importance de l’euro sur la scène mondiale et d’attirer les capitaux étrangers vers la zone euro. Cependant, l’action de la BCE représente en réalité un grave danger pour la monnaie et, partant, pour l’économie de la zone euro. En effet, la banque centrale dépasse largement son mandat par ce genre d’interventions. Cela pourrait avoir d’énormes conséquences, même pour la survie à long terme de la monnaie unique.

Les statuts de la BCE lui confèrent le droit, « dans les domaines relevant de sa compétence, [de] soumettre des avis aux institutions ou organes communautaires appropriés ou aux autorités nationales. ». Toutefois, il est très discutable que ce conseil relève de ses compétences.

En effet, en préconisant une dette commune, et donc une intégration plus rapide des États membres de l’UE, la BCE préconise quelque chose qui touche au cœur de la souveraineté des États membres de l’UE et qui constitue donc une question politique. Après tout, il s’agit d’un aspect de la conception institutionnelle de l’Union, qui ne relève pas de la compétence des banques centrales, où que ce soit dans le monde. Ce faisant, la BCE va (largement) au-delà de son mandat. C’est comme si le président de la Nederlandsche Bank conseillait aux Pays-Bas de devenir une république. Tout le monde se demanderait de quoi la DNB se mêle.

Ce que la BCE a fait récemment est grave pour plusieurs raisons.

Premièrement, si la BCE veut que les décideurs politiques respectent son indépendance à l’avenir, elle ne doit pas s’immiscer dans les affaires politiques. Au lieu de cela, elle doit se concentrer sur la mission que le Traité lui a confiée, à savoir assurer la stabilité des prix. Depuis l’arrivée de Christine Lagarde à la présidence, la BCE a compromis son indépendance en s’impliquant dans des questions telles que la politique climatique. Elle est ainsi devenue une institution politique. L’histoire nous enseigne que le prix à payer pour une banque centrale non indépendante est une inflation plus élevée, des taux d’intérêt plus élevés et une monnaie faible.

Deuxièmement, parce que les eurobonds donneraient, pour la deuxième fois, carte blanche de facto aux pays de la zone euro pour ignorer les accords budgétaires européens. La persistance d’une politique budgétaire irresponsable dans un pays finit par faire grimper les taux d’intérêt dans ce pays. Avec les eurobonds, ce préjudice pour le pays concerné resterait toutefois limité et serait plutôt réparti sur tous les autres membres de l’Union économique et monétaire.

Auparavant, la BCE avait accordé un tel blanc-seing lorsque Mario Draghi, en tant que président de la BCE en 2012, avait promis que la banque centrale ferait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver l’euro. Les capitales de la zone euro ont interprété cela comme un signe qu’elles n’avaient pas besoin d’abandonner leurs politiques budgétaires irresponsables. La réalité montre que depuis 2012, les États membres se soucient encore moins des règles budgétaires européennes qu’auparavant. Après tout, pour eux, il n’y a pas d’inconvénient : si leur politique budgétaire irresponsable mettait en péril la survie de la monnaie, la BCE interviendrait.

À terme, l’érosion de l’indépendance de la banque centrale et la persistance de politiques budgétaires irresponsables dans de nombreux pays de la zone euro déstabilisent l’UEM par différents canaux interconnectés, à savoir un euro plus faible, une inflation qui a tendance à être élevée et un déclin du soutien à l’euro dans les États membres. Si l’euro s’affaiblit structurellement, l’inflation s’en trouve stimulée et, par conséquent, les taux d’intérêt augmentent. Cela a des conséquences indésirables sur les entrées de capitaux dans l’UEM (et favorise les sorties de capitaux propres, car l’euro peut être considéré comme un risque à l’avenir), sur les investissements des entreprises et sur les investissements publics dans des domaines tels que l’éducation et les infrastructures.
En bref, l’économie s’affaiblirait au lieu de devenir plus compétitive. Le fait que des pays comme la Suède, le Danemark ou la Pologne n’envisagent pas d’adopter l’euro donne à réfléchir. En effet, si de tels pays forts avaient confiance, ils choisiraient d’y adhérer.

La BCE abuse de son droit d’émettre des avis et de soutenir les politiques économiques générales. C’est pourquoi les partisans de l’euro devraient être les premiers à s’inquiéter des dérives de la BCE et la rappeler à l’ordre. Le comportement de la gardienne de l’euro fait d’elle la principale menace, à terme, pour la viabilité et la survie de la monnaie unique.

Edin Mujagić est économiste, gestionnaire du fonds d’investissement Hoofbosch et auteur du livre Keerpunt 1971. Il rédige des tribunes pour Investment Officer et contribue à l’ECB Watch, sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne.

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