Selon Frank Elderson, membre néerlandais du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), la dépendance de l’Europe aux énergies fossiles menace la stabilité des prix. Les chocs énergétiques, qui semblent se multiplier ces derniers temps, rendent de plus en plus difficile pour la BCE de contenir l’inflation à 2 % par an.
Cela semble indiquer que la BCE maîtrise parfaitement l’inflation, sauf en cas de choc énergétique. Or, cette interprétation serait erronée. La banque ne peut pas vraiment se targuer d’un bilan exemplaire en matière de stabilité des prix.
M. Elderson a raison lorsqu’il affirme que les banques centrales peuvent généralement ignorer la hausse des prix du pétrole, mais que c’est très difficile actuellement.
Il est conseillé de faire abstraction de la hausse du prix du pétrole, car la banque centrale ne peut réagir qu’en augmentant les taux d’intérêt. Cependant, si le prix du pétrole augmente en raison d’une guerre, il est très probable qu’au moment où une hausse des taux d’intérêt produira ses effets, la hausse du prix du pétrole sera déjà largement derrière nous, et si loin dans le temps que nous aurons presque oublié ce choc !
Le problème actuel est que, si les chocs pétroliers se succèdent à un rythme relativement rapide, comme c’est le cas actuellement et comme ce fut le cas en 2022 en raison de la guerre en Ukraine, les ignorer risque de maintenir une inflation trop élevée trop longtemps. Cela nuit au prestige et à la crédibilité de la banque centrale.
J’ai toutefois un bémol important concernant ce qui précède et le rôle de la BCE depuis 2011 : la banque a fait preuve d’une grande inaction à l’époque (en 2021 et 2022). L’inflation dans la zone euro était déjà assez élevée avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, et la BCE n’a rien fait. Lorsque de nombreuses autres banques centrales ont par la suite relevé leurs taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation, la BCE est une fois de plus restée sur la touche.
Les habitants de la zone euro ne l’ont pas oublié ; cet épisode est encore très présent dans leur mémoire. C’est en partie pour cette raison que la BCE peine à y voir clair actuellement.
La solution proposée par un membre du Conseil des gouverneurs de la BCE est d’accélérer la transition énergétique. Or, la réalité est que cette transition prendra des années, même si on l’accélère, et ne résout donc pas le problème actuel. La réalité, c’est aussi que les prix élevés de l’énergie et l’inflation touchent de nombreuses personnes dans l’immédiat.
Au lieu de s’entêter sur des considérations idéologiques et de vouloir mener à bien la transition énergétique, la BCE doit tenir compte de la réalité. Nombreux sont ceux qui n’ont pas le temps pour une transition énergétique aussi longue ; ils en subissent déjà les conséquences. Il est donc peut-être nécessaire de revoir certains dogmes, comme la remise en service des centrales nucléaires allemandes, la réintégration de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique, une meilleure interconnexion des réseaux électriques pour une concurrence accrue au sein de l’UE et le report de la fermeture prévue des centrales à charbon.
Certes, cela signifie repousser la réalisation des objectifs climatiques que la BCE s’est elle-même fixés. Mais la réalité est que ces accords ont été conclus dans un monde bien différent d’aujourd’hui. On peut donc se demander s’il ne faudrait pas revoir ces objectifs, par exemple en ralentissant la poursuite de la réduction de moitié des émissions de CO2 et de la neutralité climatique.
Enfin, il est impératif que la BCE cesse de s’immiscer dans les affaires politiques, telles que la transition énergétique et la structure de l’UE. À cet égard, j’attends avec intérêt l’arrivée de Kevin Warsh à la tête de la Fed plus tard cette année. L’un de ses objectifs est de réduire la communication des membres du directoire de la banque centrale.
Il faudrait donc moins d’interviews, moins de discours et moins d’indications sur les intentions futures de la banque. Les taux d’intérêt futurs dépendent de l’avenir, et celui-ci est imprévisible. Ces indications prospectives, comme la politique consistant à influencer les marchés quant aux actions futures de la banque, ne font qu’accroître l’incertitude et la volatilité.
Une communication plus discrète serait également souhaitable pour la BCE.
Edin Mujagić est économiste, gestionnaire du fonds d’investissement Hoofbosch et auteur du livre Keerpunt 1971. Il rédige des tribunes pour Investment Officer et contribue à l›ECB Watch, sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne.