Jeroen Blokland
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Les signaux indiquant que les citoyens et les entreprises sont prêts à quitter leur pays dès lors que la pression fiscale devient trop élevée se multiplient à vue d’œil. De ce fait, une théorie économique vieille de cinquante ans, longtemps reléguée au rang de simple chimère sans importance, revient magistralement sur le devant de la scène.

À l’automne 1974, quatre hommes se sont réunis dans un restaurant de Washington pour exprimer leur mécontentement face aux augmentations d’impôts prévues par le président de l’époque, Gerald Ford. Il s’agissait de Donald Rumsfeld, alors chef de cabinet de Ford avant de devenir ministre de la Défense ; Dick Cheney, qui allait succéder à Rumsfeld en tant que plus jeune chef de cabinet de l’histoire ; Jude Wanniski, journaliste au Wall Street Journal ; et Arthur Laffer, alors maître de conférences en économie à l’université de Chicago, devenu par la suite professeur.

Au cours de leur conversation, Arthur Laffer a soutenu qu’une hausse d’impôt n’entraînait pas nécessairement une augmentation des recettes fiscales. À l’inverse, des taux plus bas stimuleraient la croissance économique et garantiraient, eux, des recettes fiscales plus élevées. Pour illustrer sa thèse, Laffer a dessiné sur une serviette ce que nous appelons aujourd’hui la courbe de Laffer.

Laffercurve - Blokland

Les deux paragraphes ci-dessus sont extraits de mon livre De Grote Herbalancering (Le grand rééquilibrage), ce qui souligne que je prends le concept de la courbe de Laffer très au sérieux. Lorsque les gouvernements franchissent une certaine limite dans l’imposition des revenus, des bénéfices ou du patrimoine, l’effet est contre-productif. Les particuliers et les entreprises sont alors incités à pratiquer l’évasion fiscale, à quitter le pays ou simplement à cesser de travailler.

À la une

La courbe de Laffer a récemment fait la une chez Bloomberg, qui soutenait que les projets de plusieurs États américains visant à taxer plus lourdement le patrimoine pourraient fort bien s’accompagner d’une baisse des recettes fiscales – notamment parce que le patrimoine se déplace plus facilement et plus rapidement que les revenus, lesquels sont souvent liés à un emploi dans un État spécifique.

Mensonges

Dans un récent document de travail de la Hoover Institution, des analystes calculent que la proposition du Billionaire Tax Act en Californie prévoyant une taxe unique de 5 % sur le patrimoine mondial des personnes possédant plus d’un milliard de dollars ne rapportera rien de plus qu’une chimère. Les partisans de cette taxe ont prétendu qu’elle rapporterait au moins 100 milliards de dollars de recettes fiscales supplémentaires. Les chercheurs de la Hoover Institution, s’appuyant sur des calculs réels, sont d’un avis bien différent. Au lieu de 100 milliards de bonus, ils prévoient une perte, convertie à la valeur d’aujourd’hui, de près de 25 milliards.

La raison en est simple et correspond exactement à la théorie de la courbe de Laffer. Avant même que la proposition ne soit votée, 30 % des « contribuables » avaient déjà quitté la Californie. Comme ces ultra-riches disposent généralement, outre leur patrimoine, de revenus très élevés, la perte des futurs impôts sur le revenu produit au final un effet négatif, et non positif.

Courbe d’apprentissage plate

Les fonctionnaires californiens qui ont lancé cette proposition populiste dans l’État se caractérisent par un manque de connaissances (de leurs propres citoyens) et de discernement. 

En 2022, quelques esprits avisés du gouvernement norvégien ont pensé qu’une hausse de l’impôt sur la fortune des riches Norvégiens renflouerait généreusement les caisses de l’État. Cependant, ces imposables norvégiens n’étaient pas de cet avis. Ils ont fui massivement vers la Suisse avec un patrimoine équivalant à plus de 50 milliards de dollars, avec pour résultat final que le Trésor norvégien a essuyé une perte de 450 millions de dollars. 

Mais l’insolite ne s’arrête pas là. À peine un an plus tôt, en 2021, la richesse imposable dans la municipalité norvégienne de Bø a augmenté de 60 %, alors que l’impôt sur la fortune a été réduit.

Égarement

Aujourd’hui, beaucoup de gens avancent l’argument selon lequel les riches devraient de toute façon être taxés plus lourdement. C’est un point de vue plus nuancé, mais ce débat est totalement hors de propos si le résultat est une baisse des recettes fiscales. Plus encore, si l’on part du principe qu’une grande partie des impôts finit, ou devrait finir, chez les plus démunis de notre société, ces décideurs passent alors complètement à côté de la plaque. Les politiciens perdent de plus en plus le sens des réalités.

La « box 3 » néerlandaise

Ce que les politiciens ne semblent pas non plus comprendre, c’est que l’effet Laffer a des conséquences bien plus vastes que la seule fuite des capitaux. Les personnes qui s’en vont emportent aussi leur capital humain, ainsi que celui de leurs enfants et des autres membres de leur famille.  En outre, des impôts trop élevés découragent les gens de suivre une formation, d’acquérir de l’expérience et, tout simplement, de travailler : une destruction massive de capital humain.

C’est aussi, à mon sens, précisément là que le bât blesse avec les nouveaux impôts de la « box 3 » aux Pays-Bas. Avec des impôts aussi exorbitants, surtout par rapport à l’étranger, on incite de plus en plus de gens à quitter les Pays-Bas. Cela aurait dû être une motivation majeure pour structurer la « box 3 » différemment. D’autant plus que le cabinet cherche désespérément à récupérer ces 4 milliards d’euros par an.

Par ailleurs, un système d’imposition sur le rendement réel conduira inévitablement à des années consécutives où l’État ne percevra absolument aucun revenu du patrimoine. N’importe quelle personne ayant quelques connaissances en calcul et en rendement peut vous l’expliquer.

Conclusion

Enfin, ne confondez pas cette chronique sur la courbe de Laffer avec l’idée qu’investir n’aurait bientôt plus de sens. C’est exactement le contraire. Les règles sont tordues, les taux beaucoup trop élevés, mais investir reste mille fois préférable à l’épargne.

Jeroen Blokland analyse des graphiques actuels qui reflètent certains aspects frappants macro-économiques et des marchés financiers. Il gère également le fonds Blokland Smart Multi-Asset, qui investit en actions, or et bitcoin.

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