Rédigez une invite dans laquelle Claude se fait passer pour un investisseur qui veut tout savoir sur une entreprise. Importez les états financiers d’une entreprise que vous suivez. Cliquez. Attendez 15 minutes. Et voilà : une note d’investissement comprenant un modèle de flux de trésorerie, une analyse de scénarios, une cartographie des risques et un cadre de valorisation. Le tout, parfaitement structuré.
« C’est bluffant », confie un ami au sujet des analyses boursières produites par Claude, le chatbot de la start-up d’IA Anthropic. Ce dernier gère un portefeuille concentré long/short au sein d’un important fonds spéculatif à New York. Désormais, il analyse trois fois plus de sociétés que l’an dernier. Entre-temps, son employeur n’a pas reconduit les contrats de plusieurs analystes. Claude est aujourd’hui capable de réaliser presque tout ce qu’un gestionnaire d’actifs accomplit.
J’ai moi-même installé l’extension Claude pour Excel, et les performances sont effectivement impressionnantes. En quelques minutes, Claude vérifie si le cours d’une action est toujours cohérent et simule sans effort différents scénarios. L’outil coûte 2400 dollars par an.
Un ami gestionnaire de portefeuille pour le fonds de dotation d’une université de taille moyenne à Chicago, qui a considérablement réduit ses horaires de travail grâce à Claude dans Excel, se montre pessimiste quant à l’avenir des jeunes banquiers et investisseurs. « Le résultat comporte encore parfois des erreurs, mais il est souvent supérieur à celui d’un analyste qui y passerait beaucoup plus de temps. Et chaque mois, le système s’améliore. »
Selon lui, les étudiants américains en finance et en économie s’apprêtent à connaître le même sort que leurs homologues en informatique ou en génie logiciel. L’IA les évince désormais massivement du marché de l’emploi. D’après les données de la Réserve fédérale de New York, ils figurent désormais, aux côtés des anthropologues et des diplômés en beaux-arts, dans le top 5 des filières connaissant le plus fort taux de chômage.
Stuart Kirk, ancien gestionnaire de portefeuille, a récemment plaidé dans sa chronique en faveur de l’utilisation de ChatGPT en tant que gestionnaire de portefeuille. La stratégie d’investissement formulée par l’IA était, selon lui, si pertinente qu’il s’inquiète sérieusement pour l’avenir des gourous de la finance.
Je comprends cette inquiétude, mais je pense aussi que les gestionnaires d’actifs pourraient voir dans cette évolution l’opportunité du siècle. ChatGPT s’occupe de l’allocation stratégique d’actifs, tandis que Claude se charge des valorisations. L’analyse financière devient ainsi plus accessible que jamais.
Ce que l’IA ne peut pas encore faire, c’est regarder un client dans les yeux lorsque son patrimoine a soudainement fondu de 15 % et lui expliquer, d’homme à homme, pourquoi cela n’est pas nécessairement une catastrophe. Aucun algorithme n’est non plus capable de ressentir quand des différends familiaux complexes mettent en péril une fortune. La gestion de patrimoine n’est pas qu’un exercice purement intellectuel. Sa composante la plus délicate et la plus essentielle est, et restera, humaine. Une machine ne pourra jamais s’y substituer. Pas plus qu’elle ne pourra aller jouer au golf avec vos clients. Et c’est tant mieux ainsi.
Max Severijns est journaliste et vit à New York. Il est correspondant pour Investment Officer. Il a étudié la communication et le japonais et a obtenu une maîtrise en relations internationales à l’université de Milan.