L’IA est en train de restructurer discrètement la base de coûts de l’économie américaine en remplaçant la main-d’œuvre et en rendant les processus plus efficaces. Dans le secteur des services notamment, elle réduit les coûts salariaux unitaires, ce qui freine l’inflation. Le marché obligataire n’intègre pas encore pleinement la marge de manœuvre que cela offre à la Fed.
Selon Patrick Artus, conseiller économique senior chez Ossiam (Natixis IM), ce scénario est, chose remarquable, à peine intégré par le marché. « Le contrat euro-dollar à 3 mois, qui reflète les anticipations du marché concernant les taux d’intérêt à court terme, suggère que les investisseurs anticipent une stabilité relative des taux d’intérêt jusqu’à fin 2028. »
Cette anticipation correspond à l’attention actuelle du marché, qui se focalise sur la hausse de l’inflation due à l’augmentation des prix de l’énergie, elle-même conséquence de la guerre en Iran. Ces chocs de prix incitent la Fed à la prudence quant à une éventuelle baisse des taux d’intérêt.
M. Artus, cependant, ignore cette volatilité à court terme. « Si l’IA a un effet désinflationniste durable, nous risquons davantage de connaître une période de faible inflation. Dans ce cas, une correction à la baisse plus précoce et plus généralisée des taux d’intérêt sur l’ensemble de la courbe est plus probable. »
Selon M. Artus, cela conduit à un « découplage » où une croissance économique robuste et un affaiblissement de l’emploi vont de pair. « Les économies de services sont confrontées à des pertes d’emplois considérables dues à l’IA, notamment dans des secteurs comme le commerce, les services financiers, les services aux entreprises et les télécommunications, explique M. Artus. L’emploi y a stagné, voire reculé, en 2025. Malgré les hausses de salaires, les coûts unitaires n’ont donc augmenté que de 0,5 % en glissement annuel depuis le deuxième trimestre 2025. »
Cette évolution est liée à l’utilisation croissante de l’IA. Dans les secteurs des services en particulier, cela entraîne des pertes d’emplois importantes. De plus, la pression sur le marché du travail ne se limite pas à ces secteurs. « Si l’on considère les robots industriels comme faisant partie de l’IA, l’emploi dans le secteur manufacturier est également sous pression. Le nombre de robots par employé est particulièrement élevé dans des pays comme la Corée du Sud, le Japon et la Chine. »
Ceci engendre une tension fondamentale : le remplacement de la main-d’œuvre par l’IA entraîne une hausse du chômage, mais aussi une augmentation des bénéfices. L’IA représente donc un risque pour les travailleurs, mais une opportunité pour les investisseurs. De plus, des licenciements massifs pourraient peser sur la consommation, notamment dans des pays comme les États-Unis, où les politiques de redistribution sont limitées.
L’économiste prévoit que la fin de la guerre en Iran, conjuguée à une poursuite du ralentissement de l’inflation, permettra à la Fed d’assouplir sa politique monétaire. Combinée à la hausse du chômage, cette situation renforce la tendance désinflationniste. « Si ce scénario se concrétise, la Fed pourra abaisser son taux directeur, explique M. Artus, car ses deux objectifs, la stabilité des prix et un faible chômage, ne seront pas contradictoires dans ce cas. »
Baisse des taux d’intérêt, nouvelle allocation des ressources
L’avis de M. Artus rejoint celui du candidat pressenti à la présidence de la Fed, Kevin Warsh. Lui aussi entrevoit la possibilité d’un scénario où la croissance de la productivité, stimulée par l’IA, freine structurellement l’inflation.
Le président américain exerce depuis longtemps des pressions sur l’indépendance de la Réserve fédérale aux États-Unis. Compte tenu du niveau élevé de la dette nationale, son administration souhaite une baisse des coûts d’intérêt. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a indiqué la semaine dernière comprendre que la Fed souhaite attendre et observer l’évolution de la situation avant de baisser les taux d’intérêt, ce qui laisse présager une politique de taux élevés sur le long terme. Parallèlement, il considère que des baisses de taux sont inévitables à long terme.
Tant que les prix de l’énergie resteront élevés, le consensus est que la Fed agira avec prudence. Si cette pression s’atténue et que l’inflation diminue, une marge de manœuvre se présentera pour un assouplissement de la politique monétaire. Selon M. Artus, l’essor de l’IA laisse donc présager une baisse des rendements obligataires et une hausse des bénéfices des entreprises.
De la désinflation à la déflation
Dans un premier temps, les détenteurs d’obligations bénéficieront de la baisse des taux d’intérêt. Cependant, si la désinflation se transforme en déflation, cela représente un risque pour les économies fortement endettées. Le poids réel de la dette augmentera, les consommateurs reporteront leurs dépenses et les marges bénéficiaires seront sous pression. Le Japon en est un parfait exemple. Le pays est confronté à une déflation prolongée et à une faible croissance depuis les années 1990, ce qui a entraîné une consommation modérée, un faible investissement et une pression constante sur les bénéfices des entreprises.
De plus, dans un tel contexte, la Réserve fédérale américaine perd son principal instrument de politique monétaire, car les taux d’intérêt ne peuvent plus baisser. « Pour les investisseurs, cela signifie que les actions deviennent plus attractives à moyen terme, tandis que les obligations perdent de leur attrait relatif », explique M. Artus.
L’Europe en retard
Par ailleurs, cette dynamique n’est pas universelle. L’Europe est clairement en retard par rapport aux États-Unis. M. Artus indique que seulement 13 % des entreprises européennes utilisent l’IA, contre une adoption beaucoup plus large aux États-Unis. Les États-Unis possèdent environ 70 % de la puissance de calcul mondiale d’IA, tandis que l’Europe accuse un retard d’environ 4 %. Par conséquent, les gains de productivité et leur effet désinflationniste demeurent limités dans la zone euro pour le moment.