
Le dollar américain peut-il conserver son statut de monnaie de réserve mondiale ? Et que se passe-t-il lorsque ce dernier commence à s’effriter ? Avec les politiques commerciales de Donald Trump, qui perturbent les marchés financiers, l’incertitude liée aux actifs en dollars s’accroît.
Dans le monde entier, les investisseurs se demandent s’il devient plus risqué de détenir des actifs en dollars, a déclaré Mabrouk Chetouane, responsable de la stratégie des marchés globaux chez Natixis Investment Managers, lors d’une conférence de presse à Paris, jeudi dernier.
Bien que M. Chetouane écarte la possibilité d’une « dédollarisation » complète, il a relevé certains signes avant-coureurs clairs. « La faiblesse du dollar explique la vigueur du marché boursier chinois », a-t-il noté, soulignant encore que les banques centrales considèrent de plus en plus le dollar comme un risque d’investissement.
Doutes sur l’hégémonie du dollar
L’incertitude liée au dollar ne se limite pas aux marchés internationaux. « Le monde doute ouvertement que les États-Unis soient un partenaire fiable », ont écrit Steven Kamin, de l’American Enterprise Institute, et Mark Sobel, du groupe de réflexion américain Omfif, au début du mois. Les politiques de l’administration Trump « pourraient accélérer le déclin séculaire de la domination du dollar » et accroître la volatilité sur les marchés financiers, ont-ils averti.
John Levy, stratégiste spécialisé dans les questions macro-économiques chez Loomis Sayles, une société d’investissement contrôlée par Natixis, a souligné les conséquences potentielles d’une crise du dollar. « Tout dépend de son ampleur », répondait M. Levy à une question d’Investment Officer. « Un choc soudain pourrait provoquer des crises bancaires dans le monde entier. »
M. Levy a souligné qu’une réaffectation progressive des réserves générerait beaucoup moins de perturbations. « Un retrait progressif et contrôlé, comparable à un resserrement quantitatif, peut se dérouler en douceur », a-t-il expliqué. Un « bradage » soudain pourrait par contre être désastreux.
« Une perte de confiance dans les obligations d’État américaines pourrait déclencher une crise financière comme celle de 2008 », a averti M. Levy, rejetant l’idée qu’un tel scénario serait favorable aux investisseurs européens.
Pour l’instant, la domination du dollar demeure indiscutable. Omfif ne voit pas d’alternative viable à court terme, même si une économie européenne plus forte, avec davantage d’actifs sûrs en euros, pourrait renforcer le rôle de cette devise. « Maintenant que la méfiance envers la politique économique américaine s’accroît, il se peut que les investisseurs intensifient leur recherche d’alternatives ou d’évitements, ce qui pourrait accroître les turbulences sur les marchés », ont écrit MM. Sobel et Kamin.
L’Allemagne mise sur les investissements publics
En réponse aux changements géopolitiques, l’Europe (et l’Allemagne en particulier) opte pour une approche économique différente. M. Chetouane a fait référence au programme d’investissement stratégique de l’Allemagne, qui met l’accent sur les mesures de relance nationales plutôt que sur les restrictions commerciales.
Le gouvernement allemand prévoit d’investir 1 % du PIB par an, les dix prochaines années, soit un total de 500 milliards d’euros dans la défense et les infrastructures. « L’effet multiplicateur est crucial », a souligné M. Chetouane. Bien que certaines estimations laissent penser que chaque euro investi pourrait générer deux euros de croissance économique, il a averti qu’il pourrait s’agir d’un scénario optimiste.
« Le FMI est plus prudent, et estime l’effet multiplicateur entre 1,6 et 1,7 », a-t-il précisé. Cette réorientation de la politique économique européenne met davantage l’accent sur les infrastructures stratégiques et les dépenses de défense comme moteurs de la croissance.
M. Chetouane a souligné l’importance d’une politique monétaire complémentaire. « Il nous faut un mélange de politiques qui maximise l’impact », a-t-il déclaré. « Si les taux d’intérêt restent au-dessus du niveau neutre, l’incidence de la relance budgétaire sera limitée. »
Il a appelé la Banque centrale européenne à assouplir sa politique monétaire cette année, de sorte que les mesures fiscales et monétaires soient alignées pour soutenir la croissance et la stabilité.
Les obligations comme valeur refuge
Compte tenu de l’incertitude qui règne actuellement sur les marchés, M. Chetouane a donné une perspective nuancée sur les stratégies d’investissement, en particulier sur les obligations.
« La visibilité est limitée pour le moment sur les marchés », a-t-il reconnu, tout en soulignant la résilience historique du marché boursier américain. « Le marché américain a une capacité remarquable à se redresser après des baisses de 15 à 20 % », a-t-il expliqué. Il a toutefois mis en garde contre l’anticipation du marché et conseillé aux investisseurs à long terme de ne pas perdre de vue le tableau global.
En cette période d’incertitude, M. Chetouane recommande de privilégier les actifs plus sûrs, en particulier les obligations. « Le marché obligataire offre une protection dans des périodes comme celle-ci », a-t-il affirmé.
Bien que les taux d’intérêt européens soient sous pression, il voit cela comme un signe positif. « En Allemagne, des taux longs de l’ordre de 2,8 à 2,9 % révèlent un potentiel de croissance », a-t-il expliqué.
M. Chetouane s’attend à ce que la BCE procède à deux ou trois baisses de taux d’intérêt cette année, pour un total d’au moins 50 points de base. « Dans la gestion de portefeuille, la duration est la meilleure protection », a-t-il conseillé. Son message clé : « La diversification est essentielle en période d’incertitude ».