Un transfert de patrimoine d’une ampleur sans précédent est en cours. Au cours des deux prochaines décennies, on estime que 124 000 milliards de dollars d’actifs passeront de la génération des baby-boomers aux générations plus jeunes à l’échelle mondiale.
Les baby-boomers détiennent plus de 85 000 milliards de dollars, tandis que les milléniaux et la génération Z restent loin derrière, avec respectivement 18 000 et 6000 milliards de dollars. Ce déséquilibre est sur le point de changer. La question est de savoir si les générations suivantes sont prêtes à gérer ce patrimoine de manière judicieuse.
Héritiers inexpérimentés
Les baby-boomers ont grandi à une époque où les logements étaient abordables et où la Bourse a été multipliée par trente. Cela les a non seulement rendus riches, mais aussi expérimentés en matière d’investissement. De plus, la cohorte des personnes aisées au sein de cette génération se compose en grande partie d’entrepreneurs possédant des connaissances financières suffisantes.
Les générations actuelles n’ont pas cette chance. Les milléniaux doivent composer avec le remboursement de leurs prêts étudiants et un marché du logement bloqué, tandis que la génération Z grandit avec une profonde méfiance à l’égard de l’avenir économique. Plus de la moitié des « générations suivantes » comptent sur un héritage pour leur sécurité financière, mais seul un baby-boomer sur cinq prévoir réellement de laisser quelque chose derrière lui.
Pour les gestionnaires d’actifs, c’est un problème. L’entretien classique permettant de déterminer le profil de risque se révèle insuffisant pour des clients qui n’ont encore jamais connu de krach boursier. Ceux qui n’ont jamais vécu l’expérience de voir 30 % de leur patrimoine s’évaporer en quelques semaines auront du mal à évaluer leur réaction. En effet, les nouveaux investisseurs n’ont rien contre le risque, tant que cela ne leur coûte rien. Les questionnaires de risque standards classent chaque client dans l’un des profils génériques, mais manquent de nuance pour mettre en lumière les véritables tendances comportementales. Le résultat est un profil qui reflète davantage l’ambition que la tolérance réelle au risque.
La gamification comme clé de la connaissance de soi
Dans ce contexte, la gamification consiste à utiliser des mécanismes de jeu pour placer les investisseurs dans des situations de marché simulées et observer leurs réactions. Imaginez un portefeuille virtuel qui réagit en temps réel à des scénarios boursiers historiques : le krach de 2008, la chute due au Covid en 2020, ou un marché en hausse progressive avec des rotations sectorielles soudaines. Comment les investisseurs réagissent-ils lorsque son patrimoine virtuel chute de 40 % en trois semaines ? Vend-il par panique, renforce-t-il ses positions ou ne change-t-il rien ?
Ce type de simulations fournit une mine de données comportementales qu’un questionnaire classique ne permettrait jamais de mettre en lumière. Les entreprises de fintech spécialisées en finance comportementale utilisent désormais des outils de gamification basés sur la psychométrie qui génèrent un profil de tolérance au risque unique par client. Ils identifient les tendances comportementales implicites et prédisent quelles décisions d’investissement impulsives une personne est susceptible de prendre sous différentes conditions de marché.
Les world models déterminent le mix optimal
La véritable percée se produit lorsque la gamification est combinée à l’intelligence artificielle, et plus particulièrement aux modèles dits « world models ». Un world model est un système d’IA qui construit un modèle interne du monde et peut ainsi simuler des scénarios qui ne se sont pas encore produits. Là où les modèles traditionnels reconnaissent des schémas dans les données historiques, les world models peuvent calculer les conséquences d’événements hypothétiques : qu’arrive-t-il à un portefeuille si le prix du pétrole double, si Taïwan est bloquée, ou si les taux augmentent de 300 points de base ? De tels modèles calculent des milliers de scénarios pour chaque investisseur et les associent au profil comportemental issu de la gamification. L’IA tient alors compte des traits de personnalité, de la littératie financière et de l’étape de vie.
Il en résulte une combinaison d’investissements qui n’est plus déterminée par la catégorie de risque générique la mieux adaptée, mais par une variante construite de manière dynamique, sur la base des préférences réelles de l’individu. Pour un héritier, cela peut signifier une part substantielle en capital-investissement et en infrastructures, car les simulations démontrent que cette personne gère bien l’illiquidité. Pour un autre investisseur, cela signifie une pondération plus importante en faveur des obligations d’État, car son profil comportemental montre qu’il se précipite pour vendre en période de volatilité.
Un jeu très sérieux
La gamification peut également se révéler contre-productive. Des recherches montrent que certains éléments de jeu incitent précisément à un trading excessif et à un excès de confiance. Lorsque les applications d’investissement lient les récompenses à l’activité transactionnelle plutôt qu’à un investissement ciblé, il s’établit une dynamique qui s’apparente davantage à un casino qu’à une gestion de fortune responsable. L’AEMF, l’autorité européenne de surveillance, met explicitement en garde contre les pratiques dites d’engagement numérique qui compromettent les intérêts de l’investisseur. La différence réside dans l’application : la gamification en tant qu’instrument de connaissance de soi est précieuse, mais elle est dangereuse lorsqu’elle est utilisée comme une astuce de vente.
Le grand transfert de patrimoine a commencé. On estime que 1500 à 2000 milliards de dollars passent chaque année de l’ancienne à la jeune génération. Les bénéficiaires de ce patrimoine ont besoin d’un accompagnement qui correspond à leur univers et à leurs habitudes numériques. La combinaison de la gamification et des world models pilotés par l’IA offre la possibilité de déterminer la composition optimale du portefeuille d’une manière qui soit à la fois scientifiquement fondée et personnellement pertinente. Il ne s’agit pas de remplacer le conseiller humain, mais d’employer un outil puissant qui garantit que la discussion sur le patrimoine commence là où elle doit commencer : par la connaissance de soi.
Han Dieperink est directeur de la stratégie d’investissement chez Auréus Vermogensbeheer. Il a auparavant été directeur des investissements chez Rabobank et Schretlen & Co.