Les cours des actions des principaux acteurs américains du crédit privé étaient déjà orientés à la baisse, mais ils ont subi un coup dur supplémentaire ce mois-ci en raison de la dépréciation du secteur des logiciels et des préoccupations relatives à l’IA. Alors que les dirigeants tentent de contenir les inquiétudes, les acteurs du marché pourraient déjà, selon les experts, anticiper des risques qui affecteront les clients plus tard.
« Drapeaux rouges ? Nous ne voyons même pas de drapeaux jaunes, seulement des drapeaux verts », a déclaré Marc Lipschultz, CEO de Blue Owl Capital, début février lors de la présentation des derniers chiffres trimestriels. « Prêter de l’argent aux entreprises technologiques a toujours fonctionné et continue de fonctionner », a-t-il ajouté, en réponse directe aux questions des analystes sur l’exposition au secteur des logiciels. Après que les sociétés de logiciels ont été fortement dépréciées en Bourse ce mois-ci, les cours des actions des sociétés de crédit privé et des BDC (Business Development Companies) ont également chuté.
Michael Arougheti, CEO d’Ares Management, a nuancé la récente vague de ventes dans la technologie et les logiciels en faisant remarquer lors de la conférence BofA Securities Financial Services à New York que « pour chaque entreprise en difficulté, il y en a probablement une autre qui, au contraire, se porte mieux ».
Un son de cloche similaire a été entendu chez Apollo Global Management lors de la présentation des résultats du quatrième trimestre. Le CEO Marc Rowan a affirmé que les logiciels restent un secteur attractif, bien que ce ne soit plus aux valorisations et avec les conditions de crédit souples d’auparavant. « Je ne pourrais être plus enthousiaste », a-t-il déclaré à propos des perspectives.
Les performances des grands acteurs du crédit privé au cours du dernier trimestre 2025 plaident en leur faveur. Apollo Global Management a rapporté que les revenus issus des commissions en 2025 ont augmenté de 23 % pour atteindre 2,5 milliards de dollars. L’entreprise maintient ainsi sa prévision d’une croissance annuelle de plus de 20 %. KKR a vu ses commissions de gestion augmenter de 24 % au quatrième trimestre pour atteindre 1,1 milliard de dollars, tandis que les autres revenus liés aux commissions ont progressé de 15 % à 972 millions de dollars avec une marge d’environ 69 %.
Pourtant, les actions de KKR, Ares Management, Blue Owl Capital, Apollo Global Management et Blackstone, entre autres, sont sous pression depuis l’année dernière. Selon Koen van Mierlo, responsable de l’équipe d’analystes du conseiller en gestion de patrimoine Bluemetric, l’explication de ces baisses de cours est plus large que les seules inquiétudes au secteur des logiciels. Il s’agit du modèle de revenus des acteurs du crédit privé cotés, précise-t-il.
Les commissions de gestion sur les actifs gérés sont relativement stables et continuent de croître en même temps que les entrées de capitaux. « Lorsque les cours sont sous pression pendant une période prolongée, cela indique généralement des inquiétudes concernant le carried interest et les futurs cycles de financement », explique M. van Mierlo.
Si les pertes de crédit augmentent ou si les rendements sont inférieurs aux 8 à 12 % enregistrés en termes historiques, le carried interest perd de sa valeur ou est reporté plus loin dans le futur. Cela pèse sur l’attractivité pour les nouveaux investisseurs et, par conséquent, sur la future base de commissions. Les investisseurs exigent d’être rémunérés pour une perception accrue du risque. « Les flux de trésorerie futurs sont alors plus lourdement actualisés et le multiple baisse, même si les résultats actuels restent solides », indique M. van Mierlo.
Jeffrey C. Hooke, maître de conférences en finance à la Johns Hopkins Carey Business School, estime également que les tensions dans le crédit privé ne se limitent peut-être pas aux inquiétudes sur le secteur logiciel. Il souligne les problèmes de liquidité et l’octroi de prêts qui auraient dû être remboursés. « De nombreux fonds de crédit privés ont eu du mal à liquider leurs prêts », a-t-il déclaré à la chaîne d’information américaine CNBC. Selon lui, les développements récents ajoutent surtout une couche d’incertitude supplémentaire à un secteur déjà sous pression.
Parallèlement, le secteur est à l’aube d’une « retailisation » accrue. À Washington, des travaux sont en cours sur des réglementations visant à donner plus d’espace aux plans de retraite 401(k) pour investir dans les marchés privés. Des acteurs majeurs comme Apollo Global Management, Blackstone et KKR voient dans ces régimes d’épargne-retraite parrainés par l’employeur un nouveau moteur de croissance. Si la prudence du marché boursier se révélait justifiée, les conséquences pourraient finir par retomber sur les épargnants-retraite.
« Si le crédit privé rapporte structurellement plus que la dette publique, il faut se demander d’où vient ce rendement supplémentaire, affirme M. Van Mierlo. S’agit-il d’une meilleure sélection, ou y a-t-il un risque supplémentaire masqué par le lissage des rendements, ce phénomène par lequel les rendements des placements illiquides semblent artificiellement stables parce que les valorisations ne sont pas ajustées en continu par les prix du marché, mais progressivement via des modèles ou des évaluations internes ? »
Robert Cohen et Chris Stegemann, gestionnaires de stratégies de crédit cotées chez DoubleLine, qualifient ce phénomène de « blanchiment de la volatilité ». Les rendements semblent plus stables que ceux des marchés de crédit publics, mais selon DoubleLine, une volatilité moins visible ne signifie pas automatiquement un risque moindre. De plus, le rendement du crédit privé est resté en retrait par rapport aux prêts à effet de levier cotés et aux obligations à haut rendement depuis octobre 2022, selon une étude des deux gestionnaires de portefeuille. Ils mettent sérieusement en doute l’argument selon lequel les investisseurs reçoivent une prime suffisante pour l’illiquidité.
UBS prévient que, dans un scénario de perturbation agressive, les taux de défaut sur le marché américain du crédit privé pourraient grimper jusqu’à 13 %. Ce taux est considérablement plus élevé que le niveau de stress que la banque anticipe pour les prêts à effet de levier et les obligations à haut rendement – environ 8 % et 4 % respectivement. Par là, la banque suggère que le crédit privé pourrait être plus durement touché que les marchés de crédit publics dans un scénario de crise grave.
Selon Koen van Mierlo, la dette privée peut être une solution adaptée pour les investisseurs, mais ce n’est pas un compte d’épargne à 10 % d’intérêt. « Ce risque est parfois sous-estimé. Certains investisseurs placent temporairement de l’argent dans la dette privée comme si elle était sans risque »